Les Enfants rouges : un seul être vous manque, et tout est dépeuplé

Déjà auteur d’un premier long-métrage, Demain dès l’aube, sorti en 2016, Lotfi Achour revient derrière la caméra avec Les Enfants rouges, une œuvre résolument puissante, marquée par des références religieuses et une tension sourde.

Alors qu’ils font paître leur troupeau dans la montagne, deux adolescents sont attaqués. Nizar, 16 ans, est tué tandis qu’Achraf, 14 ans, doit rapporter un message à sa famille.

Dans les montagnes blanches et arides d’une contrée tunisienne, deux jeunes bergers font paître des chèvres. Soudain, l’horreur surgit. La tête de Nizar gît au sol, sous les yeux effrayés d’Achraf, témoin impuissant. L’adolescent dévale alors les pentes escarpées pour rapporter la funeste nouvelle à sa famille. Dès ses premières scènes, Les Enfants rouges dévoile un contexte trouble, sur fond de moudjahidines et de menace terroriste. La violence sanglante imprègne ce décor minéral, une terreur sournoise qui s’infiltre dans un monde familial déjà fragilisé.

Lotfi Achour propose peu d’éléments explicites. Tout se devine. Il dépeint un quotidien rude, celui de bergers isolés vivant dans une maison spartiate, loin de toute institution scolaire. Son regard capte une Tunisie contemporaine à deux vitesses, rongée par des fractures sociales et géographiques, et hantée par le spectre du fanatisme.

D’une beauté plastique évidente, Les Enfants rouges est traversé par une extrême minéralité. Le cinéaste sublime les paysages de montagne, filme les pierres éclatantes et la lumière crue qui les enveloppe. Tiré d’une histoire vraie, le film traite avant tout du rapport à la mort – celle de Nizar, dont le corps, quelque part dans les montagnes, devient le centre d’une quête familiale. Achraf et les siens le recherchent, non pour se venger, mais pour l’ensevelir dignement selon les rites musulmans. Ce récit de deuil prend alors la forme d’un hommage spirituel, ponctué de symboles religieux : une dépouille enveloppée, une procession funéraire, la mémoire d’un frère défunt hantant les vivants.

À travers des compositions mûrement réfléchies, Achour filme la douleur d’Achraf, son visage ravagé par le chagrin, les intérieurs d’une maison modeste baignée de lumière, ou encore des visions quasi fantomatiques. Il met en lumière deux visages de la Tunisie : la misère des campagnes et la brutalité des hommes.

Les Enfants rouges joue sur plusieurs registres : la tristesse d’un clan meurtri, et en filigrane, le portrait d’un pays déchiré. Mais son axe narratif principal reste l’ombre glaçante de la mort, et la question du souvenir dans les communautés musulmanes. Encadrée par des rituels traditionnels, cette mémoire est ici filmée à travers le prisme de la solidarité familiale. Le film rappelle combien la famille est au cœur des croyances et de la résilience.

Porté par un bouleversant Ali Helali, présent dans presque tous les plans qu’il habite avec une intensité rare, Les Enfants rouges s’impose comme une œuvre marquante du cinéma maghrébin, porteuse d’un regard profondément humain.

Les Enfants rouges, de Lotfi Achour, en salles le 7 mai 2025.

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