Auréolé d’un prix de la meilleure réalisation au Festival de Sundance, Slow, de Marija Kavtaradze, explore avec finesse un sujet aussi rare que nécessaire : l’asexualité. Un thème peu évoqué au cinéma, qui méritait toute cette attention. Un film précieux, qui interroge les normes amoureuses et bouscule les représentations.
Elena, danseuse talentueuse, enseigne la danse à des élèves en situation de handicap auditif, accompagnée par Dovydas, interprète en langue des signes. Les gestes des mains se mêlent à ceux du corps, dans une harmonie silencieuse. Et bientôt, les regards se croisent, laissant naître l’attirance et le désir. Éprise de liberté, ouverte à l’expérimentation sexuelle, Elena tombe amoureuse. Mais elle doit faire face à l’asexualité assumée de son partenaire. Dès ses premières scènes, Slow dévoile un pan méconnu de l’attirance, plus platonique que charnelle, où le sexe ne tient pas une place centrale. Entre les deux personnages se tisse alors une relation rendue complexe par les attentes de chacun : le besoin d’une certaine normalité d’un côté, et de l’autre, le refus de se plier à des normes sexuelles établies.
Tandis que l’hétérosexualité reste la norme sur grand écran – comme dans la société, où le sexe est souvent perçu comme le ciment du couple – la réalisatrice fait voler en éclats ces représentations figées. Elle esquisse un autre idéal amoureux, affranchi des comportements typiques liés au corps et à la sexualité. Pourtant, Dovydas et Elena vivent une idylle fragile, marquée par des dissensions inévitables. Marija Kavtaradze livre en filigrane un message fort : si l’activité sexuelle est souvent considérée comme une norme implicite dans la vie à deux, elle peut aussi être repensée à l’aune de l’écoute, de l’adaptation, de la tolérance. L’asexualité, invisibilisée, questionne, dérange parfois, mais ne se vit pas comme une anomalie. Elena, face à ce choix de son partenaire, s’interroge : peut-on aimer sans désir ? Peut-on être heureux à deux sans sexualité ?
C’est tout l’enjeu du film, qui interroge une part silencieuse de notre rapport à l’intime. Slow raconte un antagonisme amoureux vécu par beaucoup, le tiraillement entre amour et absence de désir, entre attente et renoncement. Le scénario esquisse une autre manière de s’aimer, une autre façon d’exister à deux, sans occulter les conséquences que cela peut avoir sur la solidité des liens. Il interroge sans juger, ouvre des pistes de réflexion, et rappelle combien ces questions traversent aussi les personnes en situation de handicap, chez qui la norme du désir est souvent éludée.
Le titre, Slow, résume parfaitement la démarche : celle d’un apprentissage lent du corps de l’autre, de l’acceptation progressive d’une altérité. Kavtaradze filme avec une pudeur rare, une caméra au plus près des corps, mais jamais intrusive. Les cours de danse deviennent le théâtre des émotions, une métaphore de la relation, où chaque geste a du sens. La langue des signes, loin d’être un simple outil de communication, devient catalyseur du lien. Le prix obtenu à Sundance n’est pas usurpé : la cinéaste trouve une forme juste, sobre, pour traduire l’indicible. Les plans fixes, les silences, les ellipses renforcent cette tension sourde, ce trouble intime, et révèlent une mise en scène subtile, qui préfère la suggestion à l’explication.
Avec seulement deux personnages centraux, Slow agit comme un huis clos sentimental, traversé par une forme de suspense émotionnel. L’enjeu n’est pas tant le sexe lui-même, que ce qu’il représente : une norme sociale, un levier de contrôle, un marqueur d’appartenance. Le film interroge en creux : qu’est-ce qu’un couple ? À quoi renonce-t-on pour aimer l’autre tel qu’il est ?
D’une grande beauté formelle, Slow fait œuvre de réflexion. Il met en lumière une orientation sexuelle trop souvent passée sous silence, sans jamais l’expliquer ni la justifier. L’asexualité y est représentée comme une manière d’être au monde, ni marginale, ni étrange, simplement différente. Et c’est précisément là que réside la force du film.
Slow, de Marija Kavtaradze, en salles le 6 août 2025.
Note:
4/5
