Trois ans après Plan 75, où elle imaginait une société japonaise incitant ses aînés à choisir la mort, Chie Hayakawa revient avec Renoir, un film d’une toute autre tonalité mais qui poursuit la même quête : explorer la manière dont une société, ou une famille, fabrique ses invisibles.
Fuki, onze ans, traverse un été dans la banlieue de Tokyo, entre un père hospitalisé et une mère insaisissable. Elle se réfugie dans son monde intérieur, capable de pressentir ce que les adultes taisent, de dialoguer avec les absents. Là où Plan 75 confrontait des vieillards à une machine bureaucratique, Renoir scrute l’enfance laissée à elle-même. Dans les deux cas, Hayakawa filme l’abandon silencieux, la solitude érigée en norme, et la fragile résistance de celles et ceux qui tentent encore de croire au lien.
Ce qui frappe, c’est la continuité esthétique. La froideur clinique de Plan 75 fait place à une douceur visuelle, mais le geste reste le même : composer des cadres épurés, travailler la lumière et le silence comme des révélateurs d’émotions enfouies. Chez Hayakawa, l’espace n’est jamais neutre : il est le miroir d’une société qui, en se modernisant, a peu à peu renoncé à l’intime.
Si le film est inspiré par la propre enfance de la réalisatrice, ce n’est pas tant le souvenir qui compte que le sentiment. Le vide, la peur diffuse, l’incommunicabilité. En choisissant de revenir aux années 1980, elle inscrit son récit dans un moment où le Japon, porté par l’euphorie économique, voyait s’imposer le modèle de la famille nucléaire et, avec lui, une certaine superficialité des relations. Ce passé devient l’écho d’un présent où la solitude, loin de disparaître, s’est installée au cœur du quotidien.
Renoir révèle enfin une actrice exceptionnelle, Yui Suzuki, qui prête à Fuki une intensité rare, oscillant entre poésie et gravité. Sa présence confirme le regard sensible de Hayakawa pour diriger ses interprètes, et pour capter l’instant fragile où l’innocence bascule vers la conscience du monde adulte.
Moins frontal que Plan 75, plus intime, Renoir n’en est pas moins politique. Les deux films, ensemble, dessinent une œuvre cohérente qui interroge ce que le Japon — et au-delà, nos sociétés modernes — préfère taire : la solitude des âges extrêmes de la vie, la violence feutrée de l’indifférence, la difficulté à tisser des liens durables. Chie Hayakawa s’impose ainsi comme une cinéaste de la fissure et du silence, capable de transformer la fragilité en force cinématographique.
Renoir, de Chie Hayakawa, en salles le 10 septembre 2025.
Note:
4/5
