Anatomie d’une chute : celle d’une famille


Palme d’or à Cannes en 2023, Anatomie d’une chute, de Justine Triet, recèle tous les ingrédients du roman de Stephen King, Shining, l’enfant lumière. Les similitudes sont troublantes : un couple d’écrivains parent d’un enfant médium, Danny (ici un malvoyant prénommé Daniel), vivant isolés dans la montagne jusqu’à ce que la mort les sépare… Stephen King regrettait que Stanley Kubrick se soit focalisé sur la folie et le meurtre plutôt que sur la dislocation de la famille dans son adaptation ; Anatomie d’une chute comble cette partie manquante.

Malvoyance

Le film s’ouvre sur la voix d’une femme interviewant une autre. Une chanson de 50 Cent résonne fortement et brusquement dans la pièce. Une balle de tennis tombe du haut d’un escalier et un chien d’aveugle vient la récupérer. En un plan, tout est dit. Un mari qui se manifeste à travers une musique misogyne. Une chute. Un malvoyant pour dénouer le tout… L’image de Sandra, la protagoniste écrivaine, n’apparaît que plus tard dans la conversation. Ce décalage entre le son et l’image est repris jusqu’au dénouement du procès. Le spectateur est rendu malvoyant, comme l’enfant unique du couple, Daniel. Les sources sonores ne sont pas visibles. Nous sommes donc dans l’obligation d’imaginer pour combler les vides. Le son devient la seule preuve de ce qu’on ne voit pas. La justice s’appuie elle aussi sur les fragments audibles : enregistrements, témoignages pour tenter de découvrir si Sandra Voyter aurait assassiné son mari, Samuel Maleski, en provoquant sa chute.

Cette vision fragmentée est questionnée par Sandra qui plaide non coupable, argumentant qu’un fragment n’est qu’un morceau de la réalité et qu’il est loin de représenter une situation dans son ensemble. Cette fragmentation n’est pourtant pas sans rappeler la dispute qui a précédé la mort de Samuel. Chacun pointait du doigt ce qu’il n’aimait pas chez l’autre, effaçant toutes ses qualités. Le fonctionnement du procès met donc en lumière ce qui ne fonctionnait pas dans le couple sans pour autant mettre le doigt sur l’origine de la chute.

La vision brouillée du malvoyant est reprise en image. En effet, de nombreux plans présentent en amorce un personnage ou un élément de décor flouté, en décalage avec le fond net de l’image. Ce procédé est bien visible durant le procès. Au moment où l’avocat général défend la thèse du meurtre de Samuel, ses mains apparaissent au premier plan alors que la caméra focalise sur le visage interrogatif de Daniel. Les experts ont donné des éléments éclairant l’anatomie de la chute du couple, mais pas celle de la chute du corps.

Surdité

La fragmentation de la réalité est liée à une part de malvoyance, mais la question de la surdité est aussi mise en exergue par la mise en scène. Sandra est présentée comme une personne peu à l’écoute. Elle observe son fils à travers la fenêtre sans comprendre ce qu’il dit à l’aide judiciaire. Elle regarde des vidéos de son défunt mari, dont le son est coupé, et sourit aux expressions de son visage. Cette femme observatrice n’entend pas les paroles de ses proches. C’est d’ailleurs le souci majeur du couple, en incapacité totale de communiquer verbalement, puisque Sandra se mûre derrière sa vision des faits.

Cependant, Samuel parvient à communiquer autrement ses émotions. À la manière de Jack Torrance dans Shining, qui faisait rebondir des balles de tennis dans un hôtel, il manifeste sa présence dès la première scène, sans qu’on le voie, à travers une balle chutant et une musique étourdissante. Ce son précédant l’image, ne serait-il pas le fantôme de Samuel ? Daniel, après la mort de son père, s’acharne à jouer un air de piano angoissant et entêtant. Comme si ce geste restaurait la présence paternelle perdue. Un soir, Sandra, sans une parole, tente de réconforter son fils en l’accompagnant au piano. Le dialogue musical tourne court car elle propose un air mélancolique qui éloigne l’enfant de son père. Mais Daniel, cherchant à déterminer la culpabilité de sa mère, rejoue, la veille d’une audience, l’air proposé par Sandra comme s’il cherchait à la comprendre.

Anatomie des chutes

Pour concevoir la chute de cette famille, le scénario propose une anatomie de la chute de chacun de ses membres, à commencer par le père, devenu invisible aux yeux et aux oreilles de sa femme. La défense de Sandra tente de le dépeindre comme un homme sur le déclin, dont l’incapacité à écrire l’aurait poussé à mettre fin à ses jours.

Daniel est perturbé par ce qu’il apprend sur son père, mais sa chute est provoquée par sa mère dans l’intimité du foyer. Ayant terminé une soirée détendue avec son avocat et ancien amant, Sandra se rend dans la chambre de Daniel endormi. Sans respect pour son sommeil, elle le réveille pour revenir sur la façon dont le procès déforme la réalité. En inversant la relation parent/enfant, un nouveau niveau de lecture est atteint. Le son et l’image sont synchronisés mais les paroles et les intentions sont opposées. Sandra demande à son fils comment elle pourrait prouver que son père était son âme sœur, le rendant responsable du verdict. Elle le bouscule dans son rôle d’enfant, lui imposant de devenir Sainte Trinité (Père, Fils et Saint Esprit) : juge, témoin et sauveur.

Sandra quant à elle, est introduite sous le signe de l’absence. Alors que Daniel l’appelle apeuré par la découverte du corps de son père, un plan de son fauteuil vide montre qu’elle a déserté sa place d’épouse et de mère. Le film la dépeint comme une femme peinant à sortir de sa zone de confort. En effet, son recours constant à la langue anglaise, alors que la justice lui a expressément demandé de s’exprimer en français, montre que son esprit suit un chemin déjà tracé. C’est d’ailleurs lors de la scène où Mme Berger, l’assistante judiciaire, lui rappelle les directives du juge, qu’elle chute de son statut de mère. Daniel ne parle pas mais il est filmé alors que Mme Berger reprend ses propos, lui demandant de quitter le logis. Il se sépare de sa mère en ne formant plus qu’un à l’image avec la représentante de la Loi.

Cette décision brutale fait suite à la diffusion de l’enregistrement du couple, témoignant de sa dislocation. Elle est d’autant plus forte qu’il s’agit de l’unique scène où Sandra et Samuel sont confrontés. Jusqu’alors, la présence de Samuel se manifestait à travers la musique, les photos, les témoignages ou même à travers l’avocat de Sandra. En effet, lorsque Vincent retrouve Sandra après des années, il hésite à lui faire la bise, ne sait quelle langue parler. Ces deux étrangers qui se sont connus symbolisent la chute du couple.

Théâtralisation de la justice

Le psychiatre de Samuel témoigne d’ailleurs d’un déséquilibre au sein du ménage. Cette suspension dans le vide est rendue visible par les angles de prise de vue. En effet, lorsque Sandra tente de faire l’anatomie du suicide de Samuel, elle est en hauteur sur le banc des accusés, filmée en contre-plongée. L’avocat général est en dessous, filmé en légère plongée. Ce choix de hauteur pourrait indiquer que la caméra devient subjective, prenant respectivement la place de chaque interlocuteur. Mais la perspective, légèrement trop à gauche ou à droite, crée un décalage avec ce que devrait être la réalité. L’angle de prise de vue choisi pour filmer Sandra correspond à l’emplacement de la juge. Le cinéma dévoile donc les opinions par un jeu de position.

La scénographie des déplacements de l’avocat général joue également avec notre perception. En effet, lorsque le psychiatre est à la barre, l’avocat général vient le masquer dans le champ et prend symboliquement sa place pour tenter de psychanalyser l’accusée. Alors qu’il l’attaque en profondeur, abordant l’écriture de ses romans, il se déplace, venant se placer devant la cour près de la juge. Lorsqu’il cite les écrits de Sandra, il revient à son banc pour prendre le livre, mais le grain de l’image le rend flou. Puis, il poursuit sa démonstration en lisant un extrait de L’éclipse, se positionnant devant Sandra comme s’il parlait pour elle. Après la diffusion de l’enregistrement du couple, il va même plus loin, en interrogeant un témoin depuis l’assistance. Sandra est filmée en plan large, avec Samuel de dos en amorce, donc depuis l’assemblée. Ce n’est plus le regard de la justice qui se pose sur elle mais celui de son fils, de l’opinion publique et par extension du spectateur.

Que penser de cette épouse qui reste campée sur ses positions car elles l’accommodent ? Que penser de cette mère qui instrumentalise, voire même sacrifie son enfant ? En effet, dès son premier appel à la barre, Daniel est filmé depuis les hauteurs du tribunal, positionné au cœur de la nef, comme sur l’autel d’une église. La caméra se trouve au niveau des grandes orgues. Serait-ce le regard du Père porté sur son Fils ? Ses vêtements bleus, comme ceux de la Vierge Marie, vont de pair avec le tapis en forme de crucifix du tribunal. Ce choix pictural est sans appel, il doit sauver sa mère. Cependant, il est contrebalancé par le second témoignage de Daniel, vêtu de rouge, comme les représentants de la Loi. Il a compris que pour rendre justice, il ne devait plus chercher le comment mais le pourquoi.

Sa décision fait basculer la mise en scène dans un nouveau procédé. Au lieu de donner à entendre sans voir, le montage dévoile les images en remplaçant le son réel par un son hors champ. Lorsque Daniel relate la scène où son père le ramenait de chez le vétérinaire, le son de sa voix remplace celle de son père. Les mouvements des lèvres de Samuel sont parfaitement synchronisés avec les propos rapportés par Daniel. Le son, qui jusqu’alors n’était que fragmenté, prend valeur de vérité absolue car le procès est parvenu à faire du conte une représentation.

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