Ari Aster, première cannoise

Il n’aura fallu que trois longs-métrages à Ari Aster pour s’imposer comme l’un des cinéastes les plus singuliers de sa génération. En mêlant horreur psychologique, satire, autofiction et mise en scène opératique, le réalisateur américain a imposé une signature immédiatement reconnaissable, où le malaise devient une matière première. À l’occasion de la présentation de Eddington en sélection officielle au Festival de Cannes 2025, retour sur un style qui s’épanouit dans la tension, l’inconfort et la déconstruction des genres.

Le trauma comme point de départ

Chez Aster, la terreur ne naît pas des créatures ou des jump scares, mais des fêlures intimes. Hérédité (2018), son premier film, est autant un drame familial qu’un film d’épouvante. Le deuil y gangrène les corps et les esprits, jusqu’à la folie. Midsommar (2019) transforme une rupture amoureuse en rituel sacrificiel à la lumière du jour. Beau Is Afraid (2023), quant à lui, dissèque avec une ironie kafkaïenne les ravages de l’anxiété et de la culpabilité maternelle. Chaque œuvre d’Aster part d’une blessure : il filme le psychisme comme un espace hanté, où l’horreur n’est jamais un artifice, mais une forme d’exorcisme.

Une mise en scène de la sidération

Le style d’Aster repose sur un équilibre subtil entre contrôle formel et chaos émotionnel. Ses plans millimétrés — souvent fixes ou en travellings lents — accentuent le sentiment d’oppression. Il affectionne les cadres larges, symétriques, dans lesquels l’espace devient piège. Les visages, eux, sont scrutés dans la douleur, les cris, les silences. La terreur s’installe lentement, presque sournoisement, comme une contagion invisible. Aster prend son temps, joue de la durée, refuse les échappatoires.

Mais il est aussi un metteur en scène du débordement : hallucinations, distorsions du réel, visions grotesques et surréalistes s’invitent dans ses récits. L’humour noir y côtoie la panique, dans un jeu de ruptures de ton qui désarçonne. C’est cette capacité à tout faire basculer — du drame au cauchemar, de l’intime à l’absurde — qui rend son cinéma si singulier.

L’influence des maîtres, la voix d’un contemporain

On a souvent rapproché Aster de Polanski pour sa paranoïa rampante, de Bergman pour sa dureté psychologique, ou de Kubrick pour son formalisme glaçant. Mais il faut y ajouter une dimension plus contemporaine : celle d’un regard lucide sur les névroses modernes. Solitude, anxiété sociale, masculinité fragile, culpabilité transmise de génération en génération : ses films parlent d’aujourd’hui, même lorsqu’ils invoquent les mythes ou les archétypes.

Avec Eddington, dont peu de détails ont filtré, il semble s’aventurer sur un nouveau territoire : satire politique, réflexion sur le pouvoir et le délire collectif dans une petite ville américaine fictive. Mais le fond reste fidèle à ses obsessions : que se passe-t-il quand le monde devient le reflet de nos angoisses les plus profondes ?

Vers un cinéma de la psyché

Ari Aster ne fait pas peur pour faire peur. Il filme l’horreur comme une vérité enfouie, qui finit toujours par surgir. Son œuvre est une invitation à descendre dans les strates les plus troubles de l’âme humaine. C’est un cinéma de la fracture, du vertige, de la perte de repères — où le spectateur, pris au piège du regard, n’a d’autre choix que de faire face à ce qu’il ne voulait pas voir.

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