Loveable : dissection des problèmes d’un couple

Récompensé par le Grand Prix du Jury au Festival de Cinéma Européen des Arcs, Loveable marque les débuts prometteurs de Lilja Ingolfsdottir dans le long-métrage. Avec cette chronique conjugale au réalisme glaçant, la réalisatrice norvégienne explore les failles de l’intimité et signe un film douloureusement lucide, à la frontière du drame psychologique et du portrait de femme en chute libre.

Multi-casquette, Lilja Ingolfsdottir s’illustre ici non seulement comme réalisatrice, mais aussi scénariste, décoratrice, costumière et monteuse. Une implication totale pour un projet viscéral, à l’image de son héroïne Marie, interprétée avec une précision troublante par Helga Guren. Le récit débute comme une bluette légère, dans la veine d’un Bridget Jones scandinave, où tout semble sourire à cette jeune femme dynamique, amoureuse et pleine d’élan. Mais très vite, la légèreté s’évapore. Le film bifurque vers un réalisme plus âpre, où la maternité, l’usure du quotidien et l’absence d’écoute grignotent le lien conjugal jusqu’à l’effondrement.

Marie se retrouve seule, noyée dans ses responsabilités de mère de famille nombreuse, tandis que son compagnon se dérobe, physiquement comme émotionnellement. La dynamique du couple s’érode, remplacée par des disputes amères, des silences empoisonnés, des gestes automatiques vidés de tendresse. Loveable décortique alors, sans filtre ni fard, la lente agonie d’une union. Chaque scène, presque chirurgicale, évoque les blessures sourdes d’une communication rompue, d’un amour qui ne tient plus que par l’habitude.

Il y a chez Lilja Ingolfsdottir une évidente filiation avec Ingmar Bergman, autant dans l’exploration des non-dits que dans la mise en scène, épurée, froide, presque clinique. Mais là où Bergman parvenait à transcender la douleur par une certaine forme de grâce ou de spiritualité, Ingolfsdottir semble choisir de s’enliser dans une forme de pessimisme radical. L’image, très contrôlée, accentue cette sensation d’étouffement. Peu de respiration, peu de lumière : Loveable assume sa noirceur, quitte à repousser l’émotion.

Tout gravite autour de Marie, personnage complexe, souvent antipathique, que le film expose sans jamais totalement l’excuser. Elle porte à elle seule le poids de la dislocation familiale, et devient l’épicentre d’un chaos affectif qu’elle ne maîtrise plus. Son rapport conflictuel avec sa fille aînée, sa lassitude face au désengagement paternel, sa difficulté à incarner un rôle maternel idéalisé, tout concourt à dresser le portrait d’une femme à bout. Et la question affleure tout au long du film : Marie est-elle encore « lovable », aimable, aimante, aimée ?

Dans cette interrogation se loge sans doute le projet du film. Loveable n’offre pas de rédemption, ni de reconquête sentimentale. Il s’agit moins d’un drame conjugal que d’une autopsie de ce que l’amour devient, une fois confronté à la routine, aux responsabilités, au silence. Si la cinéaste capte avec une redoutable justesse les frictions du quotidien et les cicatrices invisibles, son parti pris de dureté finit parfois par glacer toute empathie.

Mais malgré cette austérité, Loveable reste un film intéressant. Parce qu’il ose aborder frontalement les impasses de la vie de couple. Parce qu’il dresse le portrait d’une femme imparfaite, profondément humaine, qui vacille sans chercher à plaire. Et parce qu’il confirme la naissance d’un regard : celui de Lilja Ingolfsdottir, dont la radicalité esthétique et émotionnelle n’a pas fini de faire parler d’elle.

Loveable, de Lilja Ingolfsdottir, en salles le 18 juin 2025.

Note :

3,5/5

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