Sorties cinéma: nos coups de coeur et coups de griffe

Retrouvez nos coups de coeur concernant les sorties cinéma de cette semaine

Mektoub, My Love: Canto Due, de Abdellatif Kechiche

Mektoub, My Love : Canto Due marque le retour d’Abdellatif Kechiche, neuf ans après le lancement du triptyque et au terme de nombreuses polémiques.
Le film reprend en 1994 : Amin revient à Sète, toujours habité par le désir de faire du cinéma.
L’arrivée d’une actrice américaine bouleverse la dynamique du groupe d’amis.
Tourné en partie parallèlement à Intermezzo, cet épisode se veut moins explicite que le précédent.
La sensualité reste toutefois omniprésente, portée par les regards, les gestes et le jeu amoureux.
Kechiche affine son style : plus pudique, plus suggestif, sans sacrifier l’intensité.
Sa mise en scène naturaliste demeure, avec caméra à l’épaule, dialogues spontanés et longues scènes d’observation.
Le film laisse davantage de place au regard féminin, rompant avec la charge érotique contestée d’Intermezzo.
La légèreté, l’humour et même le burlesque s’invitent dans cet enchevêtrement de sentiments.
Baigné par la lumière sétoise, Canto Due clôt la trilogie avec élégance et replace Kechiche au centre du paysage cinématographique.

Dites-lui que je l’aime, de Romane Bohringer

En adaptant Dites-lui que je l’aime de Clémentine Autain, Romane Bohringer réalise un film profondément personnel, croisant deux mémoires maternelles.
Le film relie le destin de Dominique Laffin, mère d’Autain, et celui de la mère vietnamienne de Bohringer.
Ces deux vies marquées par l’absence et la douleur composent un double portrait intime.
Bohringer transforme le texte en un geste de cinéma réflexif et sensible.
Elle se met en scène dans un cabinet de psychologue, revisitant sa propre histoire.
L’évocation de la mort de sa mère en 1987 devient un axe central du récit.
Le film alterne entre entretiens, archives et lectures du texte par Autain.
Les deux voix se mêlent jusqu’à interroger la notion même de maternité.
L’œuvre n’est pas un exutoire mais un film de transmission et de compréhension.
Pudique et bouleversant, Dites-lui que je l’aime explore la mémoire, la filiation et le besoin de dire « je t’aime » à celles qui ne sont plus là.

Que ma volonté soit faite, de Julia Kowalski

Présenté à la Quinzaine des Cinéastes, Que ma volonté soit faite confirme l’intérêt de Julia Kowalski pour les zones floues où le réel vacille.
Le film oscille entre drame charnel et fantastique organique, explorant désir, pulsions et colère féminine.
Nawojka, jeune agricultrice isolée, subit une malédiction : un démon s’éveille en elle chaque fois que surgit le désir.
Les bêtes de sa ferme meurent mystérieusement, recouvertes d’une matière laiteuse, tandis que son propre corps se transforme.
L’arrivée de Sandra, étrangère au village et objet d’une attirance trouble, déclenche une spirale destructrice.
Kowalski s’inscrit dans la lignée de Julia Ducournau tout en développant un style plus rural, poisseux et mythologique.
L’atmosphère rappelle autant Grave que Massacre à la tronçonneuse, dans un cauchemar ancré dans la boue et les superstitions.
Le film interroge la monstruosité féminine : Nawojka est-elle victime, vengeresse ou les deux à la fois ?
La romance queer s’entrelace avec la critique d’un patriarcat violent et d’une société hostile au désir féminin.
Portée par Maria Wrobel, magistrale, cette œuvre viscérale mêle chair, peur et émancipation dans un drame horrifique singulier.

Fuori, de Mario Martone

Mario Martone consacre son nouveau film à Goliarda Sapienza, grande écrivaine italienne longtemps restée dans l’ombre.
Valeria Golino l’incarne avec finesse, donnant chair à une figure complexe et farouchement libre.
Le film retrace la vie de l’autrice de L’Art de la joie, roman refusé à de nombreuses reprises avant d’être publié après sa mort.
Martone explore les marges, terrain qu’il affectionne, pour redonner sa place à cette voix littéraire singulière.
L’œuvre demeure parfois sage, mais offre un portrait éclairant de Sapienza.
La mise en scène restitue l’Italie des années 1970 et 1980 avec une grande précision atmosphérique.
On y traverse un paysage politique traversé par le communisme, l’anarcho-socialisme et les utopies militantes.
Le film montre une artiste tiraillée entre engagement, création et quête d’identité.
Golino y révèle les contradictions et la force d’une femme souvent incomprise.
Ce portrait sensible contribue à réhabiliter Goliarda Sapienza dans le paysage culturel italien.

Reedland, de Sven Bresser

Présenté au Festival de Cannes 2025, Reedland mêle univers agricole et atmosphère meurtrière.
Le film suit un fermier hollandais dont les champs deviennent le théâtre de violences locales.
Sven Bresser y met en scène la brutalité barbare de certains autochtones.
Le protagoniste, profondément lié à sa terre, cherche justice face à cette montée de haine.
L’intrigue explore la confrontation entre enracinement, territoire et sauvagerie humaine.
Bresser adopte une mise en scène épurée, tendue, presque primitive.
La nature — froide, sèche, impassible — devient un personnage à part entière.
Les paysages brumeux créent un climat poétique malgré la violence.
Le film impose un style sec, âpre, où chaque geste semble peser lourd.
Reedland s’impose comme un thriller rural singulier, tendu et atmosphérique.

Le coup de griffe:

Teresa, de Teona Trugar Mitevska

Semi-biopic centré sur les années précédant la création des Missionnaires de la Charité, le film promettait un portrait fort de Mère Teresa, mais ne tient jamais ses ambitions. Alors que la vie d’Anjezë Gonxhe Bojaxhiu offrait un matériau riche, profondément humain et spirituel, le résultat demeure étonnamment terne. La mise en scène, hésitante, enchaîne les scènes sans véritable ligne directrice. L’émotion ne prend pas, la réflexion non plus.

Loin de la dimension mystique et inspirante que l’on associe à la religieuse, le film se contente d’effleurer son engagement sans jamais en saisir la portée. Il en ressort une œuvre fade, constamment brouillonne, qui passe à côté de son sujet.

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