Présenté en sélection au Festival de Cannes 2025, Notre histoire — Chroniques du Caire est le troisième long métrage d’Abu Bakr Shawky, cinéaste égypto-autrichien dont le premier film, Yomeddine, avait décroché une place en Compétition officielle à Cannes en 2018 avant de représenter l’Égypte aux Oscars. Avec ce troisième film, Shawky revient à la matière égyptienne et signe sa tentative la plus personnelle : le récit est tiré de l’histoire vraie de ses parents.
Son père s’appelait Ahmed, pianiste en devenir dans le Caire de 1967. Sa mère, Liz, était autrichienne et lui avait répondu après une annonce dans un magazine pour correspondants. De cette improbable connexion épistolaire entre deux continents, Shawky tire une fresque couvrant près de vingt ans d’histoire égyptienne, de la guerre des Six Jours à l’ère Sadate, portée par Amir El-Masry dans le rôle d’Ahmed et Valerie Pachner dans celui de Liz.
La chronique comme genre a ceci de particulier qu’elle ne prétend pas synthétiser : elle accumule, elle laisse les choses se déposer. Shawky l’assume pleinement. Le récit avance par strates, ponctué de discours politiques tirés des archives télévisées réelles, de marches militaires qui sortent du poste de radio, de matchs de football dont l’issue régit l’humeur de toute la maisonnée. Le foot y est vécu moins comme un divertissement que comme une religion, avec ses rites, ses superstitions et ses prophètes. La musique classique, elle, traverse le film autrement : non pas comme décor cultivé, mais comme matière sonore à part entière qui se glisse entre les sonorités arabes et finit par s’y mêler, créant une dissonance douce qui dit mieux que n’importe quel dialogue ce que signifie être à la fois d’ici et d’ailleurs. Ce jeu d’alternance entre fiction et document révèle comment l’Histoire s’installe dans le quotidien, comme un bruit que l’on finit par ne plus entendre. La politique égyptienne n’est jamais frontale ici. Elle arrive de biais, par les réactions de personnages trop occupés à vivre pour se comporter en témoins.
Ce qui structure le film en profondeur, c’est moins la correspondance avec Liz que la question de ce qu’on fait de son pays quand ce pays devient difficile à habiter. L’occidentalisation progressive de l’Égypte sadatienne, la montée d’un parti islamiste en arrière-plan, le rêve de pianiste d’Ahmed, qui entre en collision avec la réalité d’une famille populaire du Caire : tout cela dessine un portrait générationnel où chaque personnage incarne une réponse différente au même dilemme : partir ou rester, se plier ou agir dans l’intérêt du pays, s’ouvrir à l’Occident ou s’y perdre. Même les hommes puissants pleurent dans ce film, et ce n’est pas anodin. Shawky refuse la virilité politique comme armure — il montre des gens débordés par leur propre histoire, ce qui leur donne une chair que le cinéma politique traite rarement.
La figure matriarcale qui traverse le récit est l’une des plus vives du film. Bruyante, présente, impossible à ignorer, elle est le centre de gravité autour duquel les autres personnages orbitent sans toujours le savoir — et c’est elle qui porte le sens le plus radical du film, celui d’une résistance qui ne se nomme pas politiquement mais qui s’exerce à chaque repas, à chaque décision domestique, à chaque éclat de voix. L’humour qui traverse l’ensemble n’est pas là pour alléger : il est structurel, inhérent à la façon dont cette famille résiste à ce qui l’écrase en continuant à se disputer, à transformer la défaite en anecdote transmissible, à vivre plus fort que les circonstances.
Le film résonne inévitablement avec l’actualité de la région, sans jamais la convoquer explicitement. C’est peut-être sa force la plus discrète : raconter l’Égypte des années de plomb comme un lieu habité, drôle et douloureux, peuplé de gens qui n’ont jamais eu de prise sur leur époque mais qui ont continué à faire de la musique malgré elle — non pas comme échappatoire, mais comme une manière de rester debout dans un monde qui, lui, ne l’était plus tout à fait.
La bande-annonce:
