Les Oubliés de la Belle Etoile est le deuxième documentaire de Clémence Davigo qui, comme son premier film, porte sur l’enfermement. Lors du tournage de Enfermés mais vivants, Clémence rencontre Dédé (André). Son histoire la bouleverse et elle décide de l’accompagner à remonter les traces de son passé. Lorsqu’il avait 9 ans, il a été placé dans un centre de redressement pour enfants non loin d’Albertville.
Chambre avec vue.
Tous les ans les anciens de Mercury se réunissent autour d’un repas. La réalisatrice réserve, le temps d’un été, une maison avec vue sur le Pic de la Belle Etoile, là où le cauchemar de ces hommes a commencé. Elle a conscience qu’elle réveille en eux des souvenirs douloureux.
Pourquoi revenir ? D’après Clémence Davigo, ce serait leur manière de « ne pas être seul et de se dire que cela a bien été réel. » Qu’a-t-il pu se passer au milieu de cette nature grandiose et paisible ? Les hommes contemplent les montagnes ensoleillées et leurs souvenirs reviennent.
L’histoire effacée jaillit de leur mémoire.
La descendance de parents déficients ou absents se retrouve placée par la DDASS ou des juges pour enfants dans ce camp de redressement privé, tenu par un abbé. Toute trace de leur passage a été effacée dans les archives. Pourquoi ? Que sont devenus ces oubliés du centre de la Belle Etoile ?
Nous découvrons André et ses amis Daniel et Michel. Ce dernier explique, autour d’un délicieux repas concocté par ses soins, que seule la cuisine le soulage les nuits d’angoisse. Pour survivre, André a développé une stratégie toute autre. Tragique certes, mais abordée avec une auto-dérision qui parvient à faire rire la tablée. Tel un enfant lisant son bulletin de notes, il résume son lourd casier judiciaire. Daniel reste discret derrière son regard enfantin et apeuré. Devenu champion de marathon il retrace sa carrière à travers ses médailles.
L’atmosphère devient plus pesante lorsqu’ils échangent sur les mauvais traitements : coups, blessures, humiliations, privations d’eau de nourriture, abus sexuels… Ce dernier sujet brûle de non-dits. Les pensionnaires sous-entendent à plusieurs reprises que certains ont dû subir pire que les attouchements, sans pouvoir le verbaliser pour autant.
La société avalise.
La peur et la honte les tenaillaient, exposés aux regards des villageois qui ne bougèrent pas le petit doigt. L’abbé Garin est vu comme un tortionnaire mais il n’était qu’un chaînon d’un ensemble beaucoup plus grand, une société qui cautionnait cette norme éducative. En effet, des mauvais traitements, ces enfants en ont reçu avant et après le camp de redressement.
Pourquoi un centre de correction devrait-il punir ou châtier les enfants corporellement alors que l’on sait que les mauvais traitements mènent à la violence et à la délinquance ? Pour quelle raison des enfants enlevés d’un foyer toxique sont placés dans des conditions encore plus précaires alors que ce dont a besoin un enfant c’est d’amour et d’affection ? De quel droit l’Homme pense-t-il que l’obéissance devrait passer par l’humiliation, la peur, la maltraitance physique et émotionnelle ? Pourquoi les témoins restent-ils silencieux ? Autant de questions que soulèvent ce film et qui tenaillent toujours les protagonistes.
Reconnaissance du statut de victime et réparation.
Tous trois regroupés, ils décident de contacter la cellule psychologique d’aide aux victimes de maltraitance et d’abus. Ils sont accueillis par un couple à l’écoute cependant démuni devant pareils aveux. L’évêque accepte de les recevoir, mais son malaise est flagrant. Engoncé dans un costume trop petit, son col semble s’enfoncer dans l’arrière de son crâne, lui procurant des tics. Les mots peinent à sortir de sa bouche comme si un clivage s’opérait entre l’horreur de ce qu’on lui rapporte et les suggestions d’apaisement qu’il propose. Il entend leur besoin d’écoute mais ne prend pas position pour une quelconque compensation, ni une reconnaissance en bonne et due forme de leur statut de victimes.
Quant à une éventuelle plaque commémorative, il questionne sur l’acceptation de la municipalité responsable du centre (sachant qu’une telle plaque devait être installée en l’honneur de l’Abbé Garin…) Des enfants ont été martyrisés par un homme et tout un village qui cautionnait ; un évènement qu’il vaudrait mieux oublier…
Retrouver sa Bonne Etoile.
Malgré l’incapacité d’obtenir enfin réparation, le film ouvre une brèche vers l’espoir. Les trois amis font une randonnée qui les mène en haut d’une cabane. L’espace de quelques heures, ils font du tir à l’arc depuis leur perchoir. Puis, par un après-midi ensoleillé, ils se baignent dans un lac, entourés d’enfants, comme pour retrouver une part de leur insouciance arrachée.
Ils passent une dernière nuit ensemble, à la belle étoile. Une manière d’effacer le nom injustifié de ce camp de l’horreur. Chacun illumine la nuit savoyarde d’un lampion, rallumant enfin sa Bonne Etoile.
