The Gazer, premier film du cinéaste indépendant Ryan J. Sloan, coécrit avec Ariella Mastroianni, l’actrice principale, nous plonge dans le cinéma américain des années 70. Ce n’est pas en agrandissant une photographie, comme dans Blow Up, que Frankie découvre un meurtre, mais en écoutant sa voix enregistrée sur une cassette. Souffrant d’une maladie neuronale, elle branche son walkman et s’écoute pour rester concentrée sur la réalité. Elle se focalise sur les fenêtres (tout comme le protagoniste de Rear Window) qui font face à son poste de pompiste et aperçoit une personne se faire agresser.
Hommage au cinéma
The Gazer cite de nombreux cinéastes, dont : Martin Scorsese (Taxi Driver), Alfred Hitchcock (Vertigo), David Lynch (Mulholland Drive)… L’esthétique cinéma des années 70 est clairement revendiquée avec un format 16 mm et une image volontairement grainée. La mise en scène revient aussi aux classiques du genre en favorisant des scènes filmées à l’épaule sans steadicam. Même les plans fixes donnent cette impression de mouvement, comme une caméra subjective, un observateur constamment présent aux côtés de la protagoniste.
New York est montrée de nuit, souvent à vue d’oiseau. La caméra, semblant perchée à un câble électrique, n’est pas sans rappeler la menace des Oiseaux d’Hitchcock. Un observateur guette. Mais qui est-ce ?
La contre-héroïne
Le contre-héros du cinéma américain des années 70 a été initié par les personnages interprétés par Woody Allen. Frêle, hésitant et étrange, tout comme Ariella Mastroianni qui, à cause d’une maladie neuronale dégénérative, ne parvient pas à se maintenir dans le présent. Elle nous amène dans des souvenirs obscurs où meurtre et suicide semblent cohabiter. De plus, elle se veut porteuse d’une contre-culture. Refusant la modernité, elle n’utilise pas de portable, lui préférant un walkman et des cassettes.
Une forme de paranoïa la maintient dans d’étranges crises jusqu’à ce qu’elle se retrouve embarquée dans une histoire de meurtre. Comme l’explique le Ciné-club de Caen, le cinéma américain des années 70 « interroge et analyse les actions et les motivations [des protagonistes]. Beaucoup d’entre eux se heurtent aux réalités sans trouver de remèdes, ou finissent par leur échec – souvent fatal – en martyrs d’un « système » qui les a moralement vaincus. » Malgré sa maladie, Frankie tient bon et refuse de sombrer dans le fatalisme.
La frontière entre bons et méchants
Tout comme dans les films de Wes Craven, la frontière entre bons et méchants demeure floue. Frankie, lors de ses crises, revoit le suicide de son mari. Mais sa belle-mère, qui la déteste, la tient pour responsable. De plus, Frankie pense avoir vu Paige se faire violenter par son frère. Mais Paige s’appelle Claire, et c’est elle qui, par vengeance, aurait tué la vraie Paige. Frankie, ayant surpris involontairement l’agression, se retrouve manipulée par Claire. Elle utilise son besoin d’argent pour orienter la police sur une fausse piste.
Voici ce que The Gazer, ou Frankie Rhodes, cherche à nous faire croire. Sinon, pourquoi ne porterait-elle pas le nom de l’antagoniste amnésique de Mulholland Drive ? Si ce n’est pour nous orienter sur la piste du subconscient. En effet, le film s’ouvre sur la voix de Frankie. On l’entend et on voit ce qu’elle observe. Un homme allongé au sol, abandonné, qui aurait besoin d’aide. Cherche-t-elle à être secourue ? Les premier et dernier plans du film montrent ses yeux qui nous fixent d’un regard perçant. Chercherait-elle à nous hypnotiser ?
Elle laisse à sa voisine une cassette, preuve de son innocence. Mais à l’heure de l’intelligence artificielle, un enregistrement sonore ou visuel aurait-il encore la moindre valeur ? Ne serait-ce que du cinéma ? Les faits demeurent la seule réalité à laquelle se raccrocher. Et le fait est que Frankie se retrouve au volant d’une voiture, sa fille sur la banquette arrière, reprenant le contrôle de sa vie. Le regard rouge qu’elle nous porte suggère que, depuis le début, cet observateur indiscret n’est autre que le spectateur derrière l’écran.
