Ours d’argent de la meilleure contribution artistique au dernier Festival de Berlin, La Tour de glace revisite le conte de Hans Christian Andersen pour en dépoussiérer l’iconique Reine des neiges, si souvent associée à la version comique et colorée de Disney. Loin de l’univers enfantin, le film s’inscrit dans un registre gothique, déstabilisant et envoûtant.
Lucile Hadzihalilovic, figure de proue d’un cinéma de genre français à la croisée de l’expérimental et de l’esthétisme pur, prolonge ici son exploration de l’étrange. Plutôt que de nous offrir un univers féerique, elle installe une atmosphère inquiétante : son scénario, qui relate une partie du tournage d’une adaptation du conte, présente la Reine des neiges comme une souveraine sombre et menaçante.
L’intrigue suit Jeanne (Clara Pacini), jeune orpheline naïve, qui quitte un foyer modeste pour rejoindre un plateau de tournage où Marion Cotillard incarne Cristina, la comédienne prête à donner vie à la reine. Rapidement, Jeanne devient admiratrice et figurante, fascinée par le pouvoir de séduction de Cristina.
La mise en scène, volontairement lente et épurée, repose sur des plans fixes – signature de la réalisatrice – et une photographie bleu glacial qui confère aux décors du studio des allures de château de glace austère. Chaque pas de Jeanne est scruté avec minutie, comme pour souligner son sentiment d’enfermement et l’engrenage progressif dans cet univers fermé.
L’écho visuel au cinéma de Jean Cocteau, notamment La Belle et la Bête, se fait sentir dans la richesse des trouvailles esthétiques et dans l’antagonisme subtil entre Cristina et Jeanne : fascination, mimétisme et tension érotique tissent une relation ambiguë.
Peu de dialogues habitent La Tour de glace, qui mise sur le silence, le mystère et une construction proche d’un climat lynchien, où plusieurs niveaux de lecture coexistent. Cette lenteur obsédante peut décontenancer, mais crée un envoûtement hypnotique et un surréalisme pénétrant.
Clara Pacini, dont le jeu privilégie la gestuelle et le silence, se révèle dans un rôle où chaque mouvement compte, tandis que Marion Cotillard explore la dualité sombre de sa reine-sorcière.
La Tour de glace s’impose ainsi comme une expérience visuelle et sensorielle unique, un objet filmique singulier dans le paysage français, où le merveilleux initial se mue en cauchemar glacé.
La Tour de glace, de Lucile Hadzihalilovic, en salles le 17 septembre 2025
Note :
4/5
