Pour son premier film, Adieu, monde cruel, présenté en clôture de la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2026, Félix de Givry développe l’un des fléaux des sociétés contemporaines : le harcèlement, à travers le portrait d’un adolescent en pleine dérive. Troublant.
Otto Vidal a 14 ans et ne veut plus exister. En envoyant une lettre d’adieu aux élèves de sa classe, le jeune homme annonce sa disparition. Mais Lena, au cours d’une nuit, le reconnaît.
Adieu, monde cruel résume avec force la teneur d’une œuvre résolument à charge contre le harcèlement scolaire. Otto fuit ses agresseurs, tente de mettre fin à ses jours, sans y parvenir. Félix de Givry ouvre son film sur une ambiance aux couleurs nocturnes, où le noir profond résonne comme un appel à la mort. Le jeune garçon, vêtu d’une veste de cuir, s’isole, se barricade, devenu étranger à un monde qu’il croit avoir quitté. Narré par la voix de Françoise Lebrun, ce parcours vers l’effacement apparaît comme un mécanisme de mise à distance. Les mots racontent chaque étape avec précision et accompagnent le cheminement d’un Otto désormais invisible aux yeux de tous.

De Givry explore ainsi le thème de l’invisibilité à travers ce personnage qui se cache, à l’abri des regards, animé par le besoin irrépressible d’échapper à un quotidien devenu insupportable. Le cinéaste français évoque sans détour les conséquences concrètes du harcèlement. Les premières minutes montrent uniquement la fuite, sans chercher à expliquer les causes. Est-ce d’ailleurs nécessaire tant le phénomène est aujourd’hui connu ? Adieu, monde cruel porte la dépression en lui, à travers une mise en scène reposant sur un double point de vue : celui d’une population confrontée à cette disparition, et celui d’Otto, d’abord défini par les regards et les silences, avant même les dialogues. La voix off enveloppe l’ensemble d’une dimension de conte, aussi captivante qu’inquiétante.
Dans sa forme, le film doit beaucoup aux intonations de cette narration, qui renforcent la dramaturgie existentielle du récit tout en dessinant progressivement la psychologie d’un adolescent déterminé à disparaître. Surtout, Adieu, monde cruel évite la surenchère misérabiliste en faisant naître une relation fusionnelle entre deux êtres qui cherchent, chacun à leur manière, une échappatoire. Félix de Givry trouve la juste intensité pour faire croire à cette histoire d’amour adolescente, qui devient un îlot de douceur au cœur d’un récit profondément mélancolique.

Sous l’universalité de son propos, qui fait écho à de nombreux drames contemporains, le réalisateur fait naître une véritable émotion. Sa mise en scène glisse progressivement vers une dimension fantasmagorique, voire fantastique, lorsque les deux adolescents semblent s’élever au-dessus du monde terrestre. De Givry instaure ainsi l’irréel au sein du réel, opposant deux espaces : celui des vivants, prisonniers d’une société indifférente, et celui de deux êtres marginalisés qui tentent de reconstruire un lien. Cette approche évoque parfois un certain fantastique lynchien, moins par imitation que par cette manière de faire surgir l’étrangeté au cœur du quotidien.
La direction d’acteurs constitue l’une des grandes réussites du film. Milo Machado Graner et Jane Beever trouvent un équilibre remarquable entre retenue et intensité, donnant à leurs personnages une profonde fragilité sans jamais tomber dans le pathos. L’adolescence devient ici le révélateur de vérités que les adultes préfèrent souvent ignorer. Filmé à hauteur de lycéen, Adieu, monde cruel s’impose finalement comme une proposition de cinéma singulière, portant le poids d’un versant sombre de notre époque. Félix de Givry préfère la suggestion à la démonstration, faisant d’Otto bien davantage qu’une victime : le symbole silencieux d’une jeunesse que la société refuse trop souvent de voir.
