Avec My Father’s Son, Qiu Sheng explore la mémoire vive et persistante d’un père défunt qui continue à hanter l’esprit d’un fils déterminé à effacer toute trace de son autorité.
Qiao, 18 ans, vit la mort de son père, un passionné de boxe, violent et buveur invétéré. Lors de l’oraison funèbre, le jeune homme interrompt brutalement sa lecture et quitte la cérémonie. Les mots dithyrambiques imprimés sur le papier résonnent en lui comme un affront, en totale contradiction avec la véritable nature de son père. Dans un monde où l’intelligence artificielle prend de plus en plus de place, Qiao rêve de l’affronter sur un ring virtuel. Qiu Sheng utilise cette technologie comme support narratif pour construire une parabole lucide sur la perception négative de l’image paternelle — ici représentée comme le déclencheur d’un mal-être profond et de l’érosion du noyau familial.
La relation père-fils est dépeinte avec intensité, empreinte d’un désir de vengeance à l’égard d’un homme qui a marqué son fils de coups violents et d’humiliations. Qiao cherche à s’émanciper, à fuir une influence néfaste qui, malgré la mort, continue de peser. La construction scénaristique repose sur un antagonisme puissant entre un fils en quête de sens et un père devenu un souvenir douloureux. En reprenant phrase par phrase le contenu de la lettre à peine lue, le récit déconstruit l’image idéalisée d’un homme dont les prétendues valeurs, couchées noir sur blanc, s’opposent à la dure réalité. Qiu Sheng joue de ce décalage pour démontrer qu’il ne faut pas se fier aux apparences : derrière les louanges officielles, subsiste la vérité d’une violence intime.
Plus largement, le cinéaste chinois interroge la complexité du devoir de mémoire envers un proche disparu. Le film recèle des vérités difficiles à exprimer et aborde de manière métaphorique une relation père-fils déséquilibrée, marquée par le silence, la rancune, et une colère jamais tout à fait éteinte.
Narrativement, Qiu Sheng adopte une structure à double temporalité, laissant à ses deux personnages — le père et le fils — le temps d’exister pleinement. Il dresse deux versions de leur rapport, à différentes époques, toutes convergeant vers la cérémonie funèbre, conçue comme une marche vers l’inévitable. De l’enfance à l’âge adulte, les strates de l’évolution sont filmées avec une tension constante, où la violence, davantage psychologique que physique, reste toujours latente, comme un poison lent.
Grâce à ce jeu de temporalités, père et fils finissent par se faire face dans un duel symbolique, où l’impulsivité du premier répond au besoin d’émancipation du second. Le cœur du film bat dans ce face-à-face différé, ce combat jamais mené dans la réalité mais mis en scène à travers l’outil numérique, comme un exutoire ou une catharsis.
My Father’s Son n’est pas sans rappeler Tel père, tel fils de Hirokazu Kore-eda, dans sa manière de représenter une figure paternelle à double visage, oscillant entre brutalité et responsabilité éducative. Pourtant, le film de Qiu Sheng pêche parfois par sa longueur et un traitement un peu timide du thème de la masculinité toxique. Le recours à la technologie, censé incarner une possibilité de réconciliation ou de rupture définitive, reste sous-exploité, là où un approfondissement aurait pu renforcer la portée critique du film.
Il n’en reste pas moins que My Father’s Son porte un message fort, en miroir d’une société où les liens familiaux sont souvent complexes, conflictuels, et synonymes d’errances psychiques. Un film imparfait, mais courageux, qui ose sonder les traces laissées par les absents — et les batailles intimes que l’on mène pour enfin s’en libérer.
My Father’s Son, de Qiu Sheng, en salles le 23 juillet 2025.
Note:
3,5/5
