Dans Un Monde fragile et merveilleux, Cyril Aris explore une facette double du pays libanais, tiraillé entre la misère économique et l’optimisme de sa population. Une histoire d’amour qui va à l’encontre de toutes les crises existantes. Le cinéaste nous en dit plus sur ses ambitions, ses motivations, son regard.
Propos recueillis par Sylvain Jaufry.
Le sujet parle du Liban, avec en filigrane la politique libanaise diluée dans un film qui déjoue un peu les codes de la comédie romantique. Il y a beaucoup de légèreté et aussi du réalisme politique. L’œuvre est-elle pour vous un matériau de conceptualisation de la politique libanaise, mais à travers les yeux de ces deux personnages amoureux ?
Effectivement, il y avait toujours cette idée de vouloir traiter un peu de ma propre relation, de celle de toute ma génération, avec le Liban, qui est une relation assez nuancée, compliquée, marquée par un amour profond pour le pays, mais aussi par une peine, et par un pays qui nous fait souffrir. Vouloir créer cette histoire d’amour dans ce contexte-là était le défi.
Je pense qu’au Liban, nos relations sont très affectées par le climat social et politique. On sent que, quand le pays va bien, généralement il y a une atmosphère d’optimisme ; on sent qu’on croit un peu plus en le pays, en le futur du pays, alors que lorsqu’on passe par des difficultés, on ressent quand même un pessimisme ambiant, une atmosphère plombante.
Il fallait entrer dans la spécificité d’un couple qui est en fait une sorte de microcosme de toute la société libanaise, beyrouthine, dont tout le dynamisme est influencé par l’environnement, les événements et tout ce qui se passe autour. Dès le départ, il y avait cette envie de voir les deux côtés du pays en même temps.
C’est une histoire de dualité entre cette légèreté incarnée par l’amour ressenti par les deux personnages et ce côté merveilleux fragile. On a le merveilleux de l’amour et la fragilité de la catastrophe politique libanaise. Comment, à l’écriture, avez-vous travaillé pour qu’on soit plus envahis par cette légèreté que par le message que vous portez dans le film, que par l’entièreté de la situation économique libanaise, qui est plus que contrastée, voire même désastreuse ?
Je pense que ce ton-là émane d’une manière assez organique du contexte. On a beau parler du Liban, des tragédies, des drames, mais la réalité sur le terrain est qu’il y a quand même une grosse chaleur humaine, une joie de vivre très étroitement liée à l’identité du Libanais.
Le Libanais est tellement habitué à ces catastrophes, ces drames, cette panoplie de tragédies qu’on s’y habitue et on continue à vivre, à rêver, à s’aimer, à vouloir construire, et c’est ce que je trouve très inspirant dans la société libanaise : ce désir de trouver le rire, de la comédie, le sens de l’humour malgré tout.
Je trouve que le cinéma libanais, arabe, se concentre beaucoup sur les tragédies et en sortent des films qui sont assez plombants, dramatiques, pesants. Mais il y a toujours cette légèreté, cette cuisine, cette musique, ces danses. Le meilleur mot serait la joie de vivre.
On se dit souvent : « Faisons la fête parce que ça risque d’être la dernière. » C’est ce qui est dit plusieurs fois dans le film : c’est l’idée de profiter du moment présent, car on ne sait jamais ce qui peut arriver par la suite, avec une bombe qui tombe.
Ces trente dernières années, du jour au lendemain, j’ai remarqué que toute la situation peut basculer et qu’on passe par des vagues de bonheur et d’espoir qui sont suivies très rapidement par une désillusion.
Cette dualité-là incarne vraiment l’identité de la société libanaise et c’était un peu la ligne directrice de toutes les décisions de réalisation, que ce soit à travers les deux personnages, à travers le côté visuel, donc tout ce contraste qui est incarné dans le titre.

Vous parlez de joie de vivre. Le film possède un ton comique, dans les premières parties du film, dans le décor du restaurant, ce qui fait penser à la série The Bear, avec ces personnages fous, désorganisés, mais dévoués, et surtout cette rencontre, ces retrouvailles fortuites, qui font rire alors que c’est le chaos le plus total. Puis, après, on dérive vers l’aspect plus réaliste. Dès le départ, aviez-vous déjà l’idée de mélanger ce ton comique et qu’ensuite cela devienne progressivement une sorte de comédie dramatique ?
J’ai fait exprès de ne pas regarder The Bear avant d’avoir fini mon tournage. C’est en post-production que je me suis dit que j’allais regarder la série. Ce qui est assez intéressant dans The Bear, c’est justement ces espaces qui s’entremêlent, les personnages complètement chaotiques, un peu farfelus, qui sont poussés à l’extrême. Ici, c’est pareil. Ce que je voulais faire dans ce restaurant, c’est incarner Beyrouth, avec mon chef-op, avec l’acteur, avec les équipes techniques. On se disait qu’on devait personnifier Beyrouth dans ce restaurant. Il y a beaucoup d’acteurs, il n’y a aucun espace privé, tout s’entremêle, c’est vraiment un chaos, on en rit, et en même temps il y a des sons, des mouvements.
C’était ma décision de vouloir personnifier Beyrouth via ce lieu et d’y mêler la musique, le rire, la cuisine, qui est une partie intégrante de notre culture et de notre identité en tant que Libanais. C’est une description plutôt optimiste de la ville. Ce couple sera rattrapé par la réalité, par la maturité de la relation et par le temps qui passe.
La deuxième partie, ou bien cette troisième partie presque, révèle cette vie conjugale, qui se passe sur fond d’événements récents. On parle de crise économique, de crise financière, d’écroulement des banques, de l’explosion du 4 août, d’un Beyrouth qui s’effondre, de la guerre avec Israël, toute cette série de pressions qui commencent à déchirer le couple. Ils se retrouvent victimes de ces circonstances, avec une jeune femme qui se retrouve dans l’obligation de porter ce couple sur ses épaules, et lui est complètement dans le déni, il ne sait pas faire face à ses maux et à sa peine. Et donc c’est elle qui se trouve dans l’obligation d’aller en recherche d’opportunités en dehors du Liban pour soutenir cette famille-là.
On voit que les deux personnages sont nourris par des volontés qui sont très distinctes, entre espoir et désillusion. Est-ce que c’était quelque chose que vous avez déjà travaillé à l’écriture, de mettre en scène cette opposition qui sert beaucoup dans la dramaturgie du film ?
J’ai toujours voulu jouer avec le genre et les règles de la rom-com, donc de la comédie romantique, et justement aller contre les attentes et contre ces règles-là. La première partie nous prépare à ce happy ending. Dans la réalité, dans notre quotidien, il n’y a pas vraiment de happy ending, c’est beaucoup plus de compromis, plus nuancé.
Cette relation amoureuse demande un sacrifice des deux côtés. Elle est plus désillusionnée, elle voit vraiment la réalité en face, mais lui est dans le déni et se prend une grosse claque. Il se trouve seul face à sa profonde tristesse, qui était refoulée tout au long du film. C’est là qu’il puise dans sa force à elle, à voir la réalité en face. Elle porte le rôle de cette personne qui essaie quand même d’unifier ses familles et de rompre cette malédiction d’une famille complètement brisée dans laquelle elle n’a jamais grandi, et de ne pas réinculquer ça à sa propre fille et à son propre couple.
Finalement, il y a une sorte de coexistence entre l’espoir et le désespoir, entre le bonheur et la tristesse, qui représente à mon avis l’esprit de Beyrouth.

Votre film est imprégné d’une culture méditerranéenne et surtout de la culture néoréaliste du cinéma italien des années 40, 50, 60. Votre film fait penser à La Strada de Fellini, avec les deux personnages qui incarnent le bonheur et la tristesse, d’un côté l’insouciance et de l’autre une personne qui réalise la dureté des situations. Ensuite, Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini, dans le sens où on voit que chacun des protagonistes est traversé par la politique qui perce un peu leur intime. Il y a toujours des duos dans les films néoréalistes italiens, et là on est face à un binôme qui affronte un contexte politique assez fort, avec la représentation d’un récit amoureux humain, avec en arrière-plan une photographie du Liban. Est-ce que le néoréalisme italien était un matériau pour faire ce film, mais aussi un matériau pour l’ensemble des films que vous avez faits avant, et l’ensemble des films aussi que vous allez pouvoir faire après Un monde fragile et merveilleux, quelque chose qui vous guide ?
Certainement. Les films qui m’ont vraiment fait aimer le cinéma, qui m’ont fait tomber amoureux du cinéma, de la réalisation, ce sont les films italiens néoréalistes et les films français de la Nouvelle Vague, parler d’une société à travers de toutes petites histoires de petits Parisiens ou bien de petits Français.
J’ai toujours été assez en admiration de cette capacité de pouvoir parler de personnages du côté humain, mais aussi parler de la société d’une manière plus indirecte ou bien plus subtile. Je trouve que vouloir parler d’une société de manière générale ou vague serait peut-être trop gros, peut-être trop didactique, donc il faut toujours essayer de parler de sa société, mais sans vouloir y mettre la patte d’une manière très flagrante.
Les Italiens, Rossellini par exemple, se concentrent beaucoup sur ces personnages, et c’est toute l’Italie qui en ressort, ce contexte d’après-guerre, des Italiens qui essayent de survivre dans cette ville, dans Rome, qui est complètement détruite, et qui essayent de se créer un futur.
Dès le début, il y avait vraiment cette volonté de parler du pays d’une manière assez indirecte. Il y avait des versions du scénario qui étaient très centrées sur le pays, surtout vers les années 2021-2022, parce que j’étais très affecté par les événements au Liban, le déclin complet de la société et du pays.
Et c’est là que mon producteur me disait : « Je pense que tu es très affecté par tout ce qui se passe, mais rappelle-toi que c’est une histoire d’amour, c’est le côté lyrique, c’est le côté onirique, c’est ça vraiment, à titre personnel, qui m’a fait tomber amoureux de ton scénario. Donc vraiment, il faut oublier tout le contexte social, politique et tout ça qui t’affecte tellement, et écris juste une histoire d’amour. Fais l’exercice d’écrire simplement l’histoire d’amour en oubliant le pays. »
J’ai fait l’exercice, ce n’était pas très facile, car ce couple ne peut exister qu’à Beyrouth, parce que tous leurs problèmes sont étroitement reliés au fait que la situation fait que sa famille se trouve déchiquetée, qu’elle envisage l’immigration comme une recherche de meilleures opportunités. Mais en faisant cet exercice-là, c’est là que j’ai compris leur vrai problème.
C’est un contraste de personnalités qui fait que ce qu’elle adore en lui, cet optimisme, cette joie de vivre, cette vertu-là, c’est exactement ce qui la repousse finalement des années plus tard. Elle lui dit : « Ta manière de penser, c’est une maladie, va te faire soigner, s’il te plaît. »
Je me suis dit que ce qui est très intéressant, c’est que les qualités pour lesquelles on tombe amoureux de notre partenaire pourraient, avec le temps, se retourner et devenir les mêmes défauts ou bien les mêmes reproches qu’on a envers cette autre personne.
Une fois qu’on se réconcilie avec cela, qu’on accepte l’autre pour toutes ses différences, et que l’autre puise en nous nos qualités et nos défauts pour se construire, c’est là qu’on trouve une coexistence. C’est là que mon producteur et moi avons pensé qu’il aura fallu tout le voyage du film pour apprendre ce que c’est qu’être un couple.
Vous faites référence à beaucoup de métaphores, notamment sur l’île, qui est un endroit assez lointain. Est-ce que cette île est un moyen de représenter l’idée de s’évader ou d’imaginer un autre Liban qui serait le Liban des rêves de Nino ?
Exactement. La signification de l’île change un peu à travers le film. C’est un lieu inventé par son grand-père, qui essaye de lui expliquer la mort d’une manière plutôt positive, qui lui dit que ses parents sont dans un endroit merveilleux, c’est le plus bel endroit au monde, ils sont heureux, il n’y a pas de guerre, il n’y a pas de missiles, il n’y a pas de balles. C’est l’après-mort ou l’après-vie.
Yasmina part de cette idée, elle y rajoute une couche, et cela devient cet endroit paradisiaque où l’amour est éternel, où ses parents sont soudés, où sa famille est soudée, ses parents sont heureux et où elle s’y retrouve et elle y voit du bonheur. Ensuite, cela devient leur échappatoire, un refuge, leur espace commun, où ils vont lorsque les circonstances sont un peu trop dures autour d’eux.

Est-ce que cette île représente le Stromboli de Rossellini ?
Je pense que toutes ces références-là sont complètement dans mon inconscient. On a fait une petite tournée. Une personne m’a dit : « Est-ce que ça serait l’île du Désert rouge d’Antonioni ? Cette île vraiment colorée, saturée, vibrante, complètement magique ? » Et je me suis dit que je pense que toutes ces références-là sont dans mon inconscient et trouvent leur voie à travers ce film.
Beyrouth est un élément central de votre film. C’est le troisième personnage. Il y a un double aspect dans la ville de Beyrouth qui est filmé : le côté travailleur à travers le restaurant, évidemment le beau de la ville de Beyrouth, et des plans sur des terrains vagues en friche. Comment Joe Sade a travaillé cette photographie double de la ville de Beyrouth pour qu’on puisse en saisir le bien, mais aussi le « mal », entre la beauté et les ruines qui caractérisent le système étatique libanais ?
On voulait montrer Beyrouth dans toute sa beauté et toute sa splendeur, et aussi dans toute sa laideur, son côté urbain, gris, chaotique. Avec Joe, on a travaillé sur le lieu du restaurant, avec la caméra qui se balade, une vue pleine de couleurs, vibrantes, saturées, un Beyrouth filmé sous un angle sublime.
On avait décidé que la deuxième partie devait évoquer le froid, des lumières plus sombres, un climat inspiré des coupures d’électricité, une ambiance noire. De suite, cela dérive vers le fade, monochrome, moche, une véritable décision esthétique et visuelle qui vient du vécu, une plongée vers la ville fantôme en pleine obscurité.
La bande-annonce:
