Après Piccolo Corpo, la cinéaste italienne Laura Samani investit les bancs du lycée pour raconter l’arrivée d’une jeune élève suédoise, immédiatement prise dans un système de rapports patriarcaux. Une année italienne est aussi le récit d’une époque où les oppositions de genre cristallisent l’un des enjeux majeurs de nos sociétés : les droits des femmes.
Après Agata dans Piccolo Corpo, qui cherchait, tel un chemin de croix, une sépulture pour son nouveau-né, Une année italienne change d’époque, traverse les siècles pour s’ancrer en 2007, dans un lycée de Trieste. Nouvelle venue, Frederika attire les regards, non pas parce qu’elle est perçue comme une étrangère, mais comme une nouvelle représentante du sexe opposé. Laura Samani entame ainsi le second volet d’un diptyque sur le féminisme, qui démontre combien les mentalités ont encore besoin d’évoluer.
Bien moins religieux que son premier long métrage, ce nouveau film adopte une temporalité différente tout en conservant la même réflexion sur les rapports de pouvoir entre hommes et femmes. Cette fois, le sujet est observé à travers le prisme de la jeunesse italienne. La jeune Scandinave se retrouve au centre de stigmatisations, d’humiliations et de moqueries en tout genre. L’introduction d’Une année italienne ressemble à s’y méprendre à tout ce qui caractérise l’âge ingrat, cette période de transition entre l’adolescence et l’âge adulte, nourrie de discours et de visions sexistes, de situations parfois à la limite de l’outrance et du malaise. Laura Samani utilise ces attitudes nauséabondes pour façonner le parcours d’une future femme prise dans un engrenage, reflet d’un vécu partagé par tant d’autres, au sein d’un environnement dénigrant et imprégné de masculinité toxique.
Dans sa mise en scène comme dans son approche cinématographique, la réalisatrice transalpine aborde ce sujet malsain et tristement universel avec un regard profondément féminin. Elle construit un personnage principal fort, entouré de protagonistes masculins qui cherchent constamment à la rabaisser au rang de subalterne. Seule fille au milieu d’un groupe de garçons, Frederika surnage dans un univers où elle est davantage considérée comme une partenaire potentielle que comme une amie. Sorte de teen movie dépourvu de dimension potache, mais doté d’une réflexion habile sur le déséquilibre des forces en présence, Une année italienne évoque à la fois l’insouciance lycéenne et un questionnement profondément sociétal.
L’amitié entre garçons et filles est-elle réellement possible ? Le scénario entretient une ambiguïté essentiellement injectée dans l’esprit masculin. Il filme les instants de camaraderie, l’attirance, la sexualité et le tumulte des premiers émois comme autant d’intrigues sous-jacentes. À l’image de Piccolo Corpo, ce nouvel opus réussit à constituer la seconde partie d’un diptyque cohérent et brillant, tant sur le fond que sur la forme, confirmant ainsi le talent de sa créatrice.
Dans sa mise en scène, Laura Samani épouse les codes de multiples genres, du teen movie à la comédie sentimentale, dans une hybridation particulièrement maîtrisée. Elle dirige ses interprètes comme les acteurs d’un jeu de séduction permanent, analysant à chaque plan la frontière poreuse entre l’amitié, le désir et le sexisme ambiant. À travers une attention constante portée aux corps et aux interactions, la réalisatrice dessine les contours d’un microcosme social bouillonnant, reflet d’un ordre social oppressant. Son approche, traversée par un naturalisme discret, privilégie les émotions, les regards et les gestes aux discours explicatifs. Sans être ouvertement radicale, la violence demeure latente, sournoise, profondément ancrée dans les esprits de ces jeunes hommes, décrits avec une telle insouciance qu’ils finissent par incarner des figures aussi réalistes que révélatrices de la domination masculine.
Toute la force du film réside dans sa capacité à mélanger les climats, à instaurer de la légèreté pour mieux contraster avec la dureté du sujet traité. Les questions soulevées sont nombreuses, et Samani y répond avec une délicatesse qui balaie toute toxicité. Sa Frederika devient alors le symbole de multiples réalités : celui d’une féminité désirée qui la transforme malgré elle en objet de convoitise plutôt qu’en simple adolescente.
À contre-pied des discours militants les plus démonstratifs, Une année italienne déploie son arc narratif pour remettre les choses à leur juste place. Sans jamais appuyer son propos, mais avec une sensibilité à fleur de peau, Laura Samani rappelle que l’âge de l’ingratitude et de la bêtise est aussi celui où tout se construit, se forme et évolue.
La bande-annonce de Une année italienne:
