L’Illusion de Yakushima: l’humain de Naomi Kawase-Critique

Avec L’Illusion de Yakushima, la Japonaise Naomi Kawase livre un film empathique et solidaire sur la question du don d’organe et de la perception de la mort au pays du Soleil-Levant.

Corry (Vicky Krieps) travaille en tant que médecin dans un hôpital de Kobe. Travaillant le jour avec les enfants, elle connaît une histoire d’amour avec Jin, une idylle brutalement rompue par la disparition de celui-ci. En parallèle, elle suit un jeune patient, Hisashi, en attente d’un donneur compatible.

Film sur les questionnements intimes autant que sur les considérations médicales, L’Illusion de Yakushima interroge nos sens sur plusieurs aspects. Notamment le difficile rapport à l’inéluctable, le drame du décès d’un enfant, l’attente d’une solution miracle. Naomi Kawase évoque le sujet sensible de la greffe d’organes dans un pays traditionnellement méfiant face à ce genre de pratiques. Prise au centre de tout cela, la praticienne hospitalière se retrouve confrontée au choc de deux mondes, entre croyances et convictions personnelles, avec la survie des malades en ligne de mire.

Comme à son habitude, Naomi Kawase remplit son film d’empathie et convoque également les thèmes qui la hantent depuis le début de sa carrière : la notion du deuil, l’effacement, la disparition, éléments qui agissent comme un véritable moteur narratif. Déjà présents dans ses premières réalisations documentaires, ces sujets permettent à la réalisatrice de se servir du corps pour expliquer le lien entre la vie et la mort, les matières corporelles servant de passage entre ces deux univers opposés. Ce nouveau film est, par la même occasion, une autre opportunité de lier ces thèmes au questionnement sur l’absence, déjà abordé dans La Forêt de Mogari.

Dans son cheminement, Kawase n’oublie pas la force et la puissance de la nature. Celle de Yakushima, territoire résolument mystique, nourrit l’imaginaire entourant l’existence et l’extinction d’une âme. C’est dans ce milieu naturel que naît la passion entre Jin et Corry, une proximité empreinte de mystères, à la limite de l’imagination, de l’invisible et du spectre fantomatique.

L’Illusion de Yakushima est un film sur l’invisibilité, sur la maladie qui ronge. Dans Les Délices de Tokyo, la dame âgée est atteinte de la lèpre. Ici, il s’agit d’affections cardiaques. La sincérité de la mise en scène, doublée d’une approche pudique de la souffrance enfantine et parentale, ne déstabilise jamais. Elle crée une émotion permanente, une jonction évidente entre les histoires et le réel partagé par beaucoup, comme si la cinéaste cherchait non pas à émouvoir, mais à transmettre. Dans ses plans, la tristesse émerge, mais tout se joue dans les regards, les mots et les intentions de cette Corry filmée comme une héroïne plus ou moins impuissante face à l’agressivité des pathologies et aux limites de la médecine. Le sujet du don d’organes, symbole lui aussi de la vie, apparaît comme un thème aussi vital que capital, et le récit prend ouvertement le parti d’espérer.

Naomi Kawase écrit une double histoire dans son film, entre l’amour et le désir de sauver, deux notions en apparence antinomiques mais reliées par un même sentiment d’appartenance au bonheur. L’illusion occupe une place prépondérante dans la structure narrative, la caméra et les scènes laissant l’impression d’un mirage affectif dans une abondance de situations médico-dramatiques importantes. La Luxembourgeoise Vicky Krieps donne véritablement corps à son personnage. Elle ne surjoue jamais et choisit à chaque fois la retenue dans ses compositions. Interprète idéale de cette femme prise dans un carrefour émotionnel, elle brille parfaitement.

La forme est traversée par un aspect contemplatif saisissant et une tendance à privilégier les plages de silence ainsi que les longues respirations, alternant entre la spiritualité de la nature environnante et l’observation méticuleuse des gestes du quotidien. L’Illusion de Yakushima joue en permanence sur ces deux tableaux, en choisissant un montage très épuré.

Aussi, Naomi Kawase floute la frontière entre la fiction et le documentaire en adoptant une forme classique, déroutante pour beaucoup, mais proche des réalités décrites. La persistance des paradoxes et des tabous constitue d’ailleurs un fil rouge dans cette œuvre, qui s’apparente en grande partie à une réflexion sur la stagnation de certaines pratiques dans les hôpitaux du Japon.

La bande-annonce:

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