Dans Le Triangle d’or, en salles ce mercredi 29 juillet 2026, la cinéaste Hélène Rosselet-Ruiz nous emmène dans un univers isolé, cloisonné, loin de la misère ambiante. Au cœur d’un milieu aisé où l’argent et le paraître dissimulent des rapports de domination, le film raconte aussi une histoire de sororité. La jeune actrice Malou Khebizi y livre une interprétation aussi intense que déterminée.
Rencontre avec Hélène Rosselet-Ruiz et Malou Khebizi.
Propos recueillis par Sylvain Jaufry
C’est un film qui rappelle le cinéma de Claude Chabrol, dans le sens où l’on retrouve ce huis clos très fort, construit autour d’une opposition entre des personnages très aisés et d’autres beaucoup plus modestes, voire pauvres. Cette atmosphère fait monter la tension progressivement, et cette maison devient presque le centre de gravité du film. Le film raconte une relation illégitime, une relation qui doit rester cachée. Il y a beaucoup de non-dits, beaucoup de silences, et tout semble se jouer entre les quatre murs de cette maison. Est-ce que c’était important pour vous de faire de ces interdits et de ces non-dits le moteur de la tension psychologique du film ?
Hélène Rosselet-Ruiz : Disons que les signaler, je ne sais pas. En tout cas, leur laisser la place qu’ils ont dans les rapports humains, oui. Parce que ça fait partie intégrante des relations, à la fois entre ce couple — enfin, ce couple de façade —, entre les personnes qui travaillent à leur service, et plus largement dans les rapports des uns avec les autres. D’ailleurs, la visite de la maison que fait le personnage de Yasmine lorsqu’elle recrute Laura, c’est une succession d’interdits, une succession de choses auxquelles elle doit faire attention, de choses qu’elle ne peut pas faire. Et je trouvais intéressant d’entrer dans cette maison par cet endroit-là, parce que c’est un point de vue qui est à l’opposé de la fascination.
Laura est un personnage à la fois très fragile et très fort. Elle vient d’un milieu assez modeste et elle se retrouve face à Souria, qui est une femme beaucoup plus affirmée, beaucoup plus dominante. On le ressent surtout dans la première partie du film : il y a un véritable rapport de force entre elles, qui est assez frappant. Est-ce que ce rapport de force, tel qu’il était écrit dans le scénario, vous a convaincue d’accepter le rôle de Laura ? Est-ce que c’est cette opposition entre ces deux femmes qui vous a donné envie d’incarner ce personnage ?
Malou Khebizi: Oui, de toute façon, confronter frontalement deux milieux sociaux aussi éloignés, avec d’un côté des personnes très pauvres et de l’autre des personnes ultra-riches, c’était, je pense, un point de départ de fiction qui permettait quelque chose d’impensable, surtout entre deux femmes : leur rencontre. Et justement, cette rencontre entre ces deux femmes, c’est ce qui les lie le plus profondément. Donc oui, bien sûr, ça a été une grande source de motivation. Et puis il y avait aussi l’idée de pénétrer, par une porte un peu secrète, dans un milieu que je ne connaissais pas. En tout cas, je ne soupçonnais pas qu’il puisse être à ce point indécent et, en même temps, obscène. Il y avait quelque chose d’assez troublant là-dedans. Donc oui, j’avais très envie de me plonger dans cet univers.
En préparant cette interview, je pensais justement à votre personnage dans Diamant Brut. Les deux rôles sont presque à l’opposé. Dans Diamant Brut, il y avait un personnage qui était beaucoup dans le paraître, très explosif, presque dans l’excès. Alors qu’ici, avec Laura, tout passe par la retenue, les silences, quelque chose de beaucoup plus intérieur, alors que le personnage est tout aussi complexe. Est-ce que vous voyez une forme de continuité entre ces deux rôles ? Est-ce que ce sont justement des personnages comme Laura qui vous donnent envie d’aller vers des rôles encore plus complexes ? Et comment est-ce que vous distinguez Laura de votre personnage dans Diamant Brut ?
Malou Khebizi : En fait, je pense qu’il y a à la fois une grande différence entre ces deux rôles, déjà parce que ce n’est pas la même histoire, qu’elles ne viennent pas du même endroit, etc. En même temps, je pense qu’il y a une grosse façade esthétique dans Diamant Brut, qui crée une différenciation visuelle assez brutale. Mais en même temps, il y a quelque chose d’assez commun chez ces deux jeunes femmes, qui sont extrêmement déterminées à s’en sortir, qui ont une vraie profondeur et une vraie complexité dans leur manière d’exister, et qui sont en recherche, en quête de réussite, en quête de cette ascension sociale qu’on fait miroiter quand on vient d’un milieu populaire, comme si c’était la chose la plus désirable au monde. Je pense que ces deux rôles sont quand même comparables, et même complémentaires.
Après, bien sûr, pour moi, en tant que comédienne, c’était un travail plus technique. Sur Diamant Brut, je pouvais davantage me servir de mon vécu et de mes ressources personnelles. Là, il y a eu un travail de documentation beaucoup plus long, beaucoup plus important. Donc il y a d’énormes différences de ce côté-là. Et puis Laura est une banlieusarde, ce n’est pas une fille du Sud. Donc, en termes d’interprétation, c’était aussi important de marquer cette différence. Mais il y a quand même un point commun. Il y a un lien entre elles, oui, effectivement.
Concernant la confrontation entre Laura et Souria, il y a un véritable point de bascule dans le film. À un moment, on sent que Laura craque, qu’elle décide de quitter la maison de manière assez brutale. C’est un tournant important dans le récit. Est-ce que, pour vous, ce moment marque aussi un changement de registre ? Parce qu’on a le sentiment que le film quitte progressivement le thriller psychologique pour devenir aussi un récit de sororité, de solidarité féminine entre ces deux femmes. Est-ce que c’était l’idée, ou est-ce que cette lecture vous paraît réductrice ?
Hélène Rosselet-Ruiz: En fait, l’écriture du film a été guidée par cet horizon-là. C’était vraiment l’intention de départ : que le cinéma, en tout cas ce film, permette la rencontre entre deux femmes que le réel, lui, n’avait pas permise. Moi, je n’avais pas pu avoir ce lien-là. Enfin, ce n’est pas que je n’avais pas pu, c’est que c’était impossible, ça ne pouvait pas se produire. Il y a donc eu cette recherche : comment créer les conditions d’une rencontre, aussi circonstanciée et temporaire soit-elle, entre ces deux femmes ?
Donc oui, je dirais que l’intention du film, c’était la possibilité d’une rencontre entre Souria et Laura. Qu’est-ce qui peut résister aux multiples systèmes et modalités de domination qui s’exercent sur les êtres, sur les corps ? C’est la fragilité d’un lien. Et ça, ça faisait vraiment partie de mon intention, ça a guidé l’écriture du scénario. Il fallait s’autoriser à aller vraiment frontalement dans la dureté des rapports au début, parce que sinon cette rencontre aurait été caduque.
C’est aussi quelque chose dont on parlait beaucoup avec Malou et Soundos : ce n’est pas parce qu’il y a une rencontre que, d’un coup, il y a de la complicité ou de la reconnaissance, et que la dureté des rapports — notamment des rapports sociaux et économiques — disparaît. La question de l’argent reste centrale, la question du service reste présente, et tout cela continue d’exister, même après la rencontre. C’est ce qui m’intéressait particulièrement, parce que je crois que c’est vrai. Je crois que c’est fidèle au réel du monde dans lequel on vit.
Cette rencontre se construit dans cette maison, qui est finalement presque le personnage central du film. C’est le décor principal, mais aussi un espace qui semble complètement refermé sur lui-même. On a très peu de vues sur l’extérieur, très peu de fenêtres ; il y a surtout cette porte d’entrée, qui est quasiment le seul lien avec le dehors. Est-ce que cette maison, avec son architecture très marquée et cette impression d’enfermement, était pour vous une manière de créer une forme de claustrophobie ? Est-ce que c’était aussi une façon de raconter cette histoire de domination, de faire sentir que les personnages, et en particulier ces deux femmes, sont enfermés dans un système dont il est très difficile de s’échapper ?
Hélène Rosselet-Ruiz: Oui, bien sûr. Déjà, quand on a trouvé ce décor, c’était après un travail de repérage où, si on peut dire, on avait un peu épuisé un certain modèle économique dans lequel on ne peut pas tout se permettre. Moi, je ne voulais pas tourner en studio, justement parce que je voulais être confrontée au malaise d’espaces qui existent réellement. En fait, je voulais retrouver ce sentiment. Moi, j’ai travaillé, par exemple, l’été pour cette famille. Le fait de transpirer, de me sentir mal, de me sentir sale, de me sentir pas à ma place. Et ces endroits continuent de provoquer ça chez moi. Quand on a trouvé ce décor, il y avait déjà cet aspect-là. Et puis il y avait aussi quelque chose d’assez intéressant dans son architecture : c’est un espace luxueux qui, en même temps, ressemble presque à un caveau, à une forme de prison.
C’est quelque chose que j’ai souvent constaté : cette manière d’occulter l’extérieur. Les rideaux sont toujours censés être fermés, il y a un rapport à l’enfermement qui est permanent. À la base, j’avais imaginé un appartement sur un seul étage, avec un accès unique par ascenseur. On n’a pas trouvé ce décor-là, et on est tombés sur cet hôtel particulier. Et, d’un coup, c’était très intéressant parce que la question de la position sociale se déployait verticalement, presque comme dans un conte.
On ne l’aurait jamais inventé, mais au sous-sol, il y avait les espaces de service, avec des barreaux aux fenêtres. C’est un détail que je trouve à la fois très parlant et qu’on avait envie d’utiliser. Le repéreur me disait souvent : « Je vous emmène dans des endroits magnifiques, et ce qui vous intéresse, ce sont les espaces de service, les placards, les arrière-cuisines, les chambres des domestiques… » Et je lui répondais : « Oui, parce que ce qui m’intéresse, c’est de voir à quel point ces espaces ne sont pas pensés pour les corps qui y vivent. »
La bande-annonce:
