Présenté au Festival de Cannes, Le Triangle d’Or, d’Hélène Rosselet-Ruiz, passe de la lutte des classes à un thriller sur fond de quasi-sororité. Un huis clos chabrolien, porté par l’énergie communicative de ses deux interprètes.
Laura trouve un emploi de femme de ménage auprès de Souria, la maîtresse d’un riche prince saoudien. Dans ce magnifique hôtel particulier rempli de richesses, la jeune femme va se lier avec sa patronne, elle aussi prisonnière, malgré son statut privilégié.
Le Triangle d’Or commence par une profonde radicalité, avec la description d’un lieu orientalisant truffé de meubles et d’objets tous plus beaux les uns que les autres, de grands espaces dignes d’un palace, d’une piscine et d’une salle de sport rutilante. Caractéristique des beaux quartiers parisiens, l’immense propriété sert de support pour illustrer les évidentes différences sociales entre une jeune débutante sans artifices financiers et une femme profitant de toutes les commodités.
Hélène Rosselet-Ruiz filme un affrontement d’attitudes, de manières et de modes de vie bien distincts, l’argent se situant au cœur de l’écart entre la pauvreté et la richesse. La cinéaste française crée deux entités humaines si antinomiques que le climat vire rapidement à la suffocation et à la soumission de Laura, qui se plie à moult ordres dans cette maison. Le Triangle d’Or transforme sa première heure, à coups de soupçons chabroliens, cette opposition sociale étant filmée jusqu’au pugilat et à la rébellion palpable du personnage interprété par Malou Khebizi. Surtout, la mise en scène restitue l’atmosphère clinquante du Triangle d’Or, endroit bien nommé du huitième arrondissement parisien. La direction d’actrices se place constamment sur ce fil sombre entre la détestation envers une maîtresse quasi vénale et la salariée chargée des besognes, voire des corvées quotidiennes.
Le premier segment installe une tension sourde, sans trop de dialogues vindicatifs, prête à imploser dans une sorte de virage meurtrier. Sauf que Le Triangle d’Or emprunte un autre chemin, celui de la mainmise du patriarcat masculin saoudien, que les intérieurs somptueux et impeccablement entretenus recèlent. Ainsi, Hélène Rosselet-Ruiz bascule son film vers un sujet très actuel : une histoire de soumission, de féminité et de sororité bousculée par des pratiques polygamiques apparemment courantes dans ce milieu privilégié. Déjà habilement mené, le film change alors de perspective, les lieux étant désormais filmés comme un repaire de fragilité et de rapports de force déséquilibrés. C’est là que ce long-métrage trouve toute sa puissance, en emmenant son scénario vers des faits bien réels, cachés des yeux de tous, dans un huis clos extrêmement cloisonné et isolé.
En ce sens, le choix du grand hôtel particulier ne souffre d’aucune critique, lui qui, par ses couleurs chaudes et ses fenêtres quasi inexistantes, devient à lui seul un personnage à part entière. Les choix artistiques font ressortir au maximum la claustrophobie de ce minimalisme assumé, où les deux femmes n’ont que la porte d’entrée pour s’échapper. Rarement le cinéma français aura aussi bien retranscrit cette peur des murs étouffants. Le Triangle d’Or s’extirpe d’un côté cérémonieux parfois bancal pour laisser place à un film de femmes teinté d’un certain militantisme féministe. Surtout, il met en évidence une masculinité toxique qui, par le pouvoir de l’argent, fait des femmes des marionnettes prêtes à être remplacées.
La bande-annonce:
