Interview-Léa Mysius -Histoires de la nuit: « montrer la fracture »

Présenté au Festival de Cannes 2026, en compétition officielle, Histoires de la nuit raconte un duel nocturne aussi tendu que nerveux. Pour son nouveau film, Léa Mysius adapte le roman éponyme de Laurent Mauvignier, paru en 2020, et en conserve toute la quintessence afin de transposer à l’écran, au cœur des heures les plus sombres, une confrontation d’une rare intensité.

Rencontre avec Léa Mysius.

Propos recueillis par Sylvain Jaufry

On sait que la nuit est importante dans la représentation cinématographique. Vous disiez avoir un fort désir de filmer une ambiance nocturne. Est-ce que cette nuit noire participe à la tension croissante du film et révèle les tensions entre les personnages ?

Oui, je pense. Déjà, on commence sur deux jours, mais on va dire qu’il y a une grande journée, une grande nuit. Et ce qui participe à la tension, c’est déjà le coucher du soleil, la disparition de la lumière petit à petit, avec l’arrivée du personnage de Benoît Magimel, qui arrive vraiment au coucher du soleil, avec le soleil dans le dos. Donc c’est presque éblouissant, ça rase comme ça. Puis après, évidemment, on plonge dans l’obscurité, et ça appelle à des souvenirs d’enfance, de cauchemars. La nuit fait peur de manière primitive.

C’est pas la nuit d’adulte, ou la nuit de fête, même s’il y a un anniversaire. C’est pas du tout ça. C’est plus la nuit parce qu’on est à la campagne, dans un endroit vraiment isolé.

C’est une campagne très isolée, avec ces deux maisons qui sont face à face. La nuit est un décor, mais les maisons le sont aussi. On se rend compte que c’est un espace modeste pour la famille prise en otage par Benoît Magimel et sa troupe. Et de l’autre côté, il y a cet artiste peintre, dans un univers plutôt chic, épuré, comme une maison d’artiste, avec un décor assez stylisé et raffiné. Est-ce que c’était dès le départ une volonté de rapprocher ces deux milieux sociaux, l’un modeste et l’autre plutôt bourgeois et aisé ? 

Oui, il y a un rapprochement au final, mais c’est pour montrer aussi la fracture, l’opposition. Ces deux maisons, au début, il y a la maison de Christina, qui est une artiste peintre fortunée. Avec Esther Mysius, la chef décoratrice, on a vraiment fait une extension de cuisine très maison d’architecte, qui détonne un peu dans cette ferme en face.

Chez les Bergogne, c’est une ferme plus rudimentaire. Ils font des travaux à l’intérieur, qui s’étirent un peu. On sent qu’en fait, il le fait lui-même, qu’il n’a pas tellement le temps, et que sa salle à manger sera un peu copiée sur celle de Christina en face, mais en moins bien, en moins cher en tout cas.

Au début, on sent vraiment une tension, parce que les deux femmes des deux maisons ne s’aiment pas. On ne saura jamais pourquoi, mais peut-être qu’il y a cette histoire d’argent, de milieu, on ne sait pas.

Et petit à petit, les deux maisons vont se mélanger au cours du film, et les espaces ne seront plus qu’un, au bout d’un moment. Là, il y a peut-être un rapprochement, mais il a surtout lieu entre le personnage joué par Monica Bellucci et celui joué par Alane Delhaye.

Là, c’est deux personnes qui ne devraient pas se rencontrer. Il y a cet artiste fortuné, et lui qui a grandi dans un milieu très modeste, qui est violent, un peu fragile. Et en fait, c’est leur rencontre qui crée ce rapprochement.

Parce que là, pour le coup, il y a vraiment une différence de classe sociale. Et c’est ça que raconte leur histoire de séquestration : comment ils arrivent à être complices finalement, même si l’un et l’autre essaient toujours de se manipuler. Est-ce qu’il y a une possibilité de réelle complicité ? Apparemment oui, mais peut-être pas jusqu’au bout.

histoires de la nuit

Dans son roman, Laurent Mauvignier a tendance à inverser la caractérisation des méchants. On ne sait pas trop s’ils sont bons ou mauvais. Et parfois, dans leur méchanceté, on trouve une part de douceur. C’est peut-être ce qui caractérise la relation entre le Bègue et le personnage de Monica Bellucci. Est-ce que le personnage interprété par Benoît Magimel participe aussi à ça ? Est-ce qu’il y a une forme de douceur dans cette méchanceté, dans ce désir de vengeance ?

Son personnage est violent, mais en fait, il n’est pas que violent du tout. L’idée du film, c’était qu’il n’y ait pas, en effet, de méchant et de gentil. Les méchants ont leurs raisons, évidemment.

Si on prend le personnage de Benoît Magimel, il a tout à fait ses raisons d’être là. Il a été trahi, c’est un personnage qui est trahi et qui est aussi doux. L’un n’empêche pas l’autre, surtout avec la petite fille.

On a vraiment travaillé avec Benoît pour que ce soit ce type de méchant-là. Plus il sera doux, plus il va faire peur, parce que c’est le contexte qui fait peur. Et puis, on voit aussi, à sa manière de s’habiller, de bouger, que c’est un peu un voyou, donc forcément il fait peur. Et au bout d’un moment, on va comprendre qu’il est armé, donc il fait encore plus peur. Surtout, il a été trahi, donc il veut un peu se venger.

Mais tous ont évidemment de la violence en eux, même les soi-disant gentils, que ce soit la famille Bergogne ou Monica. Tous ont de la violence en eux. C’est juste : d’où vient cette violence ? Par exemple, le personnage du Bègue est quand même dans une famille très violente, et lui porte cette violence-là, qui devait déjà venir d’avant.

Et comment on casse la chaîne de la violence ? Le film parle de ça, de la transmission de la violence. Est-ce qu’elle va être transmise à la petite ou pas ? Voilà, c’est ces questions-là que pose le film.

L’action du film se déroule vraiment sur quelques heures, alors que dans le roman, Laurent Mauvignier faisait pas mal de flashbacks entre le passé et le présent. Est-ce que, pour vous, le choix d’éviter les flashbacks était une manière de faire une mise en scène plus axée sur la confrontation directe entre les différents personnages, notamment à travers les dialogues et toute la violence psychologique qui en découle ?

Oui, en fait, tout de suite, j’ai écarté les flashbacks, parce que je voulais un film plus simple, plus droit, pas avec des retours en arrière incessants.

Et aussi, je voulais que le spectateur puisse se dire : « C’est quoi, la vérité ? » C’est à lui de décider qui dit la vérité ou qui ment. À partir du moment où on met des flashbacks au cinéma, on sait ce qui s’est passé, donc il n’y a plus de doute.

Alors que là, je voulais vraiment qu’on puisse essayer de lire le visage des gens, et qu’en effet, ça passe par les dialogues. C’est difficile parce qu’il ne faut pas que ce soit explicatif, et que les révélations se fassent petit à petit.

J’ai quand même la sensation qu’au cinéma, moins on en dit, plus c’est mystérieux. Laurent Mauvignier peut en dire énormément dans son livre, ça restera mystérieux parce qu’il peut toujours continuer à creuser en littérature. Alors qu’au cinéma, dès qu’on donne l’information, elle est là.

Je voulais que le spectateur reste actif, qu’il puisse reconstituer lui-même les choses. Et puis, au cinéma, le pouvoir du cinéma face à la littérature, c’est vraiment l’incarnation. Dès qu’il y a Hafsia qui regarde Bastien, ou qui regarde Benoît, ça dit mille choses. Ça, c’est l’interprétation des comédiens, mais ils sont suffisamment forts pour que, sur leur visage, on puisse lire énormément de choses.

histoires de la nuit

La plupart des scènes du film sont créées autour d’un effet de groupe. Par exemple, la scène où tous les personnages sont regroupés dans une seule et même pièce de la maison. Ça joue sur les dialogues, mais aussi sur les regards. Est-ce que c’était une manière de créer une forme de mise en scène claustrophobique, qui pourrait être ressentie aussi par le spectateur ?

Oui, petit à petit. Vu que c’est quand même un huis clos, avec Paul Guilhaume, le chef opérateur, on a dû vraiment tout découper en avance, encore plus que d’habitude. Déjà pour que ce soit pas répétitif, que ce soit pas que du champ-contrechamp, et puis pour que ce soit un peu inventif aussi.

L’idée, c’était qu’il y ait quand même des corps dans l’espace, parce qu’ils sont huit autour d’une table, donc il faut trouver des idées.

Le côté claustrophobique, je pense que c’est parce que, petit à petit, ils sont de plus en plus nombreux. On est obligé de faire de plus en plus de plans, et je pense qu’on se resserre un peu. Sauf à certains moments, par exemple chez Christina, quand elle est en stress, où d’un coup, on fait de courtes focales.

Toutes les focales et tous les plans sont pensés, réfléchis, pour que ce soit pas répétitif, que ce soit inventif, et que petit à petit, il y ait un flot d’angoisse qui arrive.

Il n’y a pas un truc du genre : « On va de plus en plus en gros plan pour que ce soit oppressant. » C’est plutôt comment ça dialogue avec le scénario, comment on arrive à trouver un flot d’angoisse au bout d’un moment.

Et il y a ce moment en noir et blanc, un peu étrange, où on rentre dans la tête du Bègue, un peu dans sa folie. On voit le décor de loin. Je voulais que ça puisse faire sentir que l’espace et le temps se distordent, comme quand on est angoissé, que d’un coup tout peut se figer.

Donc c’est pas que des histoires de focales, c’est aussi une histoire de flot, de rythme. Il y a un moment où il y a un ralenti sur Hafsia qui sort de la salle de bain, et la musique joue beaucoup aussi.

C’est comment, au bout d’un moment, on doit être absorbé par cette histoire et par le stress des personnages, mais aussi par le suspense : pourquoi ils sont là, qu’est-ce qui s’est passé ? C’est une sorte de mélange de tout ça.

Est-ce que le choix de Benoît Magimel était un choix que vous privilégiez pour interpréter ce personnage ? Parce que Benoît Magimel a beaucoup de charisme, dans la vie mais aussi à l’écran. Est-ce que c’était un choix évident ?

Je ne suis pas sûre de l’avoir eu tout de suite, mais je crois que c’est Paul Guilhaume qui m’en avait parlé. Et tout de suite, je me suis dit : oui, ce serait génial.

Déjà, je le trouve fascinant comme comédien. Je l’avais trouvé fascinant dans Pacifiction d’Albert Serra, dans tous ses films évidemment, mais là, il avait déjà ce côté à la fois doux et terrifiant.

Et puis il y avait quand même cette référence à Mitchum dans La Nuit du chasseur. Je trouve qu’il a vraiment un truc de Mitchum, Benoît. Il est autant inquiétant que Mitchum, effectivement. Cette histoire de nuit, cette petite comptine qu’on chante, qu’on siffle… Benoît, il est de ce bois-là.

C’est un acteur parfait dans les rôles de méchants, dans les rôles un peu troubles.

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