The Brutalist raconte l’histoire, sur près de trente ans, d’un architecte juif né en Hongrie. Revenu d’un camp de concentration, László Tóth émigre aux États-Unis pour connaître son « rêve américain ».
Je n’y croyais pas. Je ne pensais jamais revoir dans les yeux d’Adrien Brody autre chose que le spectre de Władysław Szpilman, pianiste magnifique du ghetto de Varsovie aux contours retracés par Roman Polanski. Le classique aux 7 Césars et 3 Oscars semblait avoir enfermé l’acteur américain dans un rôle monolithique déjà porté sur la Shoah. Et pourtant. Vingt-trois ans plus tard, le jeune quinquagénaire crève à nouveau l’écran d’une interprétation follement dense, dans un film à entracte de plus de 200 minutes.
The Brutalist, fresque-monde sortie le 12 février 2025 sur la reconstruction du peuple juif post-Seconde Guerre mondiale, pose les bases d’un des meilleurs longs-métrages de l’année. À l’origine prévu pour 2020 et avorté par les crises sanitaires du coronavirus, le projet de Brady Corbet s’est finalement tourné entre mars et mai 2023. L’histoire de l’architecte László Tóth, survivant juif hongrois du camp de Buchenwald, est parcourue — d’une grande liberté fictionnelle — sur une quinzaine d’années, à l’aide de ribambelles d’astuces de mise en scène et d’un budget lilliputien pour une production américaine (10 millions de dollars). Plans-séquences, plans rapprochés, musique lancinante : tout y passe, et à bon escient. La technologie VistaVision, pellicule 35 mm passée à l’horizontale, propose une expérience visuelle brute, pleine de grain et de sueur, dans cette réflexion torturée sur la cicatrisation par l’art. Dans l’œil du cyclone, Adrien Brody y apparaît en gourou et rappelle la portée des performances tentaculaires de Daniel Day-Lewis, notamment dans There Will Be Blood(2007).
De son arrivée en haillons sur les rives de l’Hudson à ses premiers faits d’armes auprès de riches industriels, en passant par les bordels de Harlem pour inhumer ses démons, Tóth nous dévoile sa plus profonde intimité. Entre séquences d’agonie physique et psychologique, rarement de si intenses et ingénieuses scènes érotiques n’auront été réalisées depuis Mulholland Drive ou les grandes heures d’Almodóvar. L’entracte de quinze minutes, sur fond de photo de famille, est loin d’être accessoire. Elle marque la scission entre une aventure américaine en solitaire et l’arrivée, en 1953, de sa femme, longtemps considérée comme morte entre les barbelés de Dachau. Erzsébet, muse et épouse incarnée par Felicity Jones, elle aussi dans un état de grâce, tente de canaliser les velléités héroïnomanes du personnage principal dans sa quête. Encore loin de recréer le cocon familial d’autrefois, László Tóth s’évanouit dans de plus larges desseins : reconstituer le plus fidèlement son souvenir des camps de la mort par une production architecturale unique : le centre communautaire Van Buren, cathédrale de béton perchée sur une colline de Pennsylvanie.
Grand favori aux Oscars 2025, The Brutalist détonne comme un pavé dans la mare du box-office mondial. Au-delà de toute appréciation, le récit immerge totalement le spectateur dans la porosité des années 1950 est-américaines, à condition de ne pas être étouffé par l’ampleur de sa dramaturgie.
The Brutalist, de Brady Corbet, en salles le 12 février 2025
4.5/5
