Gangs of Taiwan: entre ultra-violence et précarité systémique

Présenté à la Semaine de la Critique, Gangs of Taiwan, de Keff, évoque un Orange Mécanique à la sauce taïwanaise, dominé par une violence brute sur fond de contexte économique fragile.

Zhong-Han, jeune adulte mutique, mène une double vie paradoxale. Le jour, il travaille dans le petit restaurant de son père. La nuit, il s’arme pour commettre des rackets au service d’un parrain local, au sein d’un gang. Cette ambivalence lie la précarité à une quête effrénée de brutalité, animée par l’obsession de l’argent. Keff oppose deux univers : la cantine miteuse, à peine rentable, d’un père économiquement dépassé, et la noirceur glauque des rues nocturnes, théâtre d’une ultra-violence tapie dans l’ombre de Taipei. Entre les deux, une employée modeste s’éprend de ce garçon taciturne, inconsciente du lourd secret qu’il dissimule.

Gangs of Taiwan est un film d’une extrême âpreté, qui illustre le contexte fragilisé de Taïwan : une société toujours sous la menace d’une incursion chinoise, rongée par les difficultés économiques, et où une jeunesse désorientée cherche refuge dans la délinquance. Polar ou thriller, Keff navigue entre les genres, offrant une vision sombre de l’île, gangrenée par les exactions d’un gang brutal, armé de battes et de couteaux, qui dépouille et violente les plus démunis. Sa mise en scène, souvent d’une précision clinique, capture toute la sauvagerie de ces jeunes sans repères, livrant un message dur et sanglant sur les bas-fonds taïwanais, dans une atmosphère de chaos presque absurde – moins trash que Orange Mécanique, mais tout aussi évocatrice.

Si le film souffre de quelques longueurs et séquences superflues, il brille par ses qualités esthétiques et l’installation d’un climat délétère permanent. Le mutisme du personnage principal accentue sa violence intérieure. Zhong-Han, alors qu’il découvre l’amour, doit choisir son camp. Pris entre instinct de survie et révolte silencieuse face à un système oppressant, il n’est ni héros ni véritable criminel, juste le témoin d’une jeunesse résignée, sans avenir, victime de son époque. Dans ce marasme social, il survit en mimant, en adoptant des codes antisystèmes.

Keff signe un film noir, nerveux, imprégné d’une tension constante, qui évoque la noirceur du film Limbo. Le réalisateur évite toute forme de suggestion : ici, la violence est frontale, presque organique. Sans dialogues, Wei Chen-Liu livre une performance étonnante, uniquement portée par ses expressions faciales. Son jeu oscille entre la douceur d’un garçon discret et la brutalité d’un bad boy, incarnant avec justesse cette dualité troublante. Keff nourrit cette opposition tout au long du récit, et compose un drame criminel d’une noirceur saisissante, à la fois politique, esthétique et profondément humain.

Gangs of Taiwan, de Keff, en salles le 30 juillet 2025.

Note:

4/5

Laisser un commentaire