Fantôme utile: devoir de mémoire, errance des esprits


Fantôme utile, de Ratchapoom Boonbunchachoke, s’interroge délicatement sur le souvenir des défunts, sur leurs traces indélébiles, sur le désir de vengeance. Le film se présente comme une parabole analytique précise sur le lien unissant les âmes disparues aux vivants.

Un jeune homme reçoit un nouvel aspirateur. La nuit, il entend tousser. Alors qu’il souhaite faire réparer son appareil, il reçoit la visite d’un mystérieux étranger qui lui raconte une histoire étrange : celle d’un ouvrier ayant succombé à une crise violente due à la poussière dans une usine de fabrication d’aspirateurs. March, le fils de la patronne, voit à son tour sa femme Nat mourir de la même cause… et posséder l’appareil ménager. Alors qu’il la retrouve en chair et en os, vêtue d’une ample robe bleue, le reste de sa famille ne tolère pas cette relation surnaturelle et tente de l’anéantir à coups d’électrochocs.

Fantôme utile semble d’abord emprunter la voie du récit burlesque, en faisant déambuler un aspirateur possédé, mais se révèle bien plus subtil qu’il n’y paraît. Le film devient une auscultation en bonne et due forme des relations entre les esprits des vivants et ceux des morts. Ratchapoom démystifie le mythe du fantôme en lui conférant une apparence bienveillante, messagère de l’amour éternel ou d’un désir de vengeance exacerbé. Le conteur, fil rouge de ce récit fantastique, reste assis et impassible face au jeune adulte qui l’écoute bouche bée : il incarne la double portée dramatique du film, centrée sur le devoir de mémoire et la lutte contre l’effacement des souvenirs.

Le récit narre ainsi deux histoires différentes, qui finissent par s’entrecroiser pour livrer une conclusion aussi alarmante qu’indiscutable sur certaines mentalités humaines, prêtes à écraser l’influence posthume des défunts. Dans ce marasme macabre, Ratchapoom Boonbunchachoke milite pour le droit de se souvenir, doublant son scénario d’un romantisme absolu et d’un culte permanent de l’être cher disparu. Les doigts et les corps s’effacent, symbole de l’entre-deux entre les deux mondes. Mais le film est aussi une revanche sociale : en thaïlandais, le mot poussière désigne ceux qui sont tout en bas de l’échelle, réduits à l’invisibilité, presque à l’état de fantômes. À travers ce prisme sociétal, Fantôme utile évoque également les infrastructures industrielles responsables de la pollution, inscrivant son propos dans un contexte politique fort, dilué dans une ambiance métaphorique à la portée lourde de sens.

Passionnant parce que solidement construit autour du récit du mystérieux narrateur, le film oscille sans cesse entre réalité et surnaturel pour fabriquer une narration captivante. Ce premier long-métrage adopte une mise en scène statique, marquée par des plans larges et contemplatifs qui rappellent l’esthétique d’Apichatpong Weerasethakul. La fluidité entre réel et imaginaire, la temporalité flottante, l’évocation des croyances spirituelles, de la mémoire et de la réincarnation inscrivent Ratchapoom dans cette filiation. Mais son cinéma se distingue aussi par une dimension grinçante et satirique, qui critique les injustices sociales à travers une parabole politique.

Fantôme utile s’impose ainsi comme une œuvre singulière, à la croisée d’Apichatpong Weerasethakul et de Roy Andersson : un travail minutieux de l’image, des plans perfectionnistes, une atmosphère à la fois humaine et mécanique, pour un film qui conjugue fantastique, mémoire et critique sociale avec une inventivité rare.

Fantôme  Utile, de Ratchapoom Boonbunchachoke, en salles le 27 aout 2025.

Note:

4/5

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