Le 16 septembre 2025, Robert Redford s’est éteint dans sa maison de Sundance, dans l’Utah. Il avait 89 ans. Avec lui disparaît l’une des dernières grandes légendes d’Hollywood, un acteur et cinéaste qui aura incarné, pendant plus de six décennies, une certaine idée de l’Amérique. Acteur solaire devenu conscience politique, réalisateur oscarisé et fondateur du Festival de Sundance, Redford laisse derrière lui un double héritage : celui d’une star planétaire et celui d’un passeur qui a offert au cinéma indépendant américain une place inespérée. Sa disparition n’est pas seulement celle d’un homme, mais celle d’une époque où Hollywood conjuguait glamour, exigence et engagement.
Les débuts d’un artiste en quête
Charles Robert Redford Jr. naît le 18 août 1936 à Santa Monica, en Californie, dans une famille modeste. Son père est comptable, sa mère, Martha, soutient ses penchants artistiques. Élève dissipé, Redford n’a rien d’un étudiant modèle. La mort prématurée de sa mère, alors qu’il n’a que 18 ans, le bouleverse profondément. Cet événement marquera sa vie et son œuvre, nourrissant son goût pour les personnages en quête de rédemption. Il étudie quelque temps à l’Université du Colorado mais abandonne, attiré par l’art. Il part alors en Europe : à Paris, à Florence, en Espagne, il nourrit sa sensibilité par la peinture, le dessin, la fréquentation des musées. Plus tard, il dira que ce séjour l’a formé au regard : “J’ai appris à voir autrement.”
De retour aux États-Unis, il s’inscrit à l’American Academy of Dramatic Arts de New York. Son physique de jeune premier attire vite l’attention, mais plus que la beauté, c’est cette capacité à mêler charme et retenue qui séduit. Sur scène, il se révèle dans Barefoot in the Park (1963), une comédie de Neil Simon, où il impose son naturel et son timing comique. En parallèle, il multiplie les apparitions à la télévision : Perry Mason, Alfred Hitchcock présente, La Quatrième Dimension. Ces rôles, souvent courts, lui donnent une rigueur, une technique, et forgent peu à peu une présence.
Le triomphe : des années 60 à 70, naissance d’une star
Le cinéma lui ouvre les portes dans les années 1960. War Hunt (1962) le fait rencontrer Sydney Pollack, futur ami et complice de carrière. Mais c’est Butch Cassidy et le Kid (1969) qui bouleverse tout. Aux côtés de Paul Newman, il incarne Sundance Kid, bandit séduisant, ironique, frondeur. Le film est un triomphe mondial et Redford devient instantanément une star. Ce rôle donnera même son nom au festival qu’il créera plus tard, comme un clin d’œil au personnage qui l’a révélé.
Dans les années 1970, Redford atteint son apogée. Il choisit ses rôles avec soin, incarnant les tensions d’une Amérique déchirée entre idéalisme et désillusion. Dans Jeremiah Johnson (1972), il est un trappeur retiré dans les Rocheuses. Le film, à la fois western et méditation sur la solitude, devient l’allégorie d’une génération désenchantée, fuyant la société pour se réinventer. Dans L’Arnaque (1973), il retrouve Paul Newman, et ensemble, ils signent l’un des plus grands succès de la décennie. Sept Oscars, une complicité de légende, et un Redford qui confirme qu’il peut mêler charme et profondeur.
Mais Redford ne se contente pas de séduire : il politise ses choix. Dans Les Trois Jours du Condor (1975), il incarne un employé de la CIA pris dans une conspiration. La paranoïa d’après-Watergate imprègne le film. Un an plus tard, Les Hommes du président (1976) assoit sa stature : aux côtés de Dustin Hoffman, il campe Bob Woodward, l’un des journalistes du Washington Post qui révèlent le scandale du Watergate. Ce film, qu’il produit lui-même, est un manifeste civique : il rappelle le rôle du cinéma dans la démocratie, et fixe l’image de Redford comme acteur engagé.
Dans ces rôles, il incarne une Amérique contradictoire. Tantôt romantique dans Nos plus belles années (1973), tantôt enquêteur obstiné, tantôt solitaire mélancolique, Redford refuse les personnages simplistes. Sa beauté devient un masque derrière lequel il explore la fragilité et le doute.
Derrière la caméra : un cinéaste humaniste
Au sommet de sa gloire, Redford franchit un cap en devenant réalisateur. Son premier film, Des gens comme les autres(1980), surprend par sa gravité. Ce drame familial, où un adolescent survit à la mort de son frère et affronte une mère glaciale, explore les silences et les non-dits. Redford choisit l’intime, le dépouillé, là où on l’attendait sur des fresques héroïques. Le succès est immense : quatre Oscars, dont meilleur film et meilleur réalisateur. D’emblée, Redford est reconnu comme un cinéaste de premier plan.
Il poursuit avec Milagro (1988), satire politique sur un village hispanique luttant contre un projet immobilier. Puis Et au milieu coule une rivière (1992), fresque contemplative sur deux frères dans le Montana, où la pêche à la mouche devient métaphore de la mémoire et du temps. La lumière et la nature y tiennent un rôle central. Le film révèle Brad Pitt, perçu comme l’héritier naturel de Redford. En 1994, Quiz Show raconte le scandale des quiz truqués des années 1950. Le film interroge la corruption et les illusions médiatiques, et reçoit quatre nominations aux Oscars. En 1998, L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux mêle mélodrame et communion avec la nature, confirmant sa sensibilité humaniste.
Redford cinéaste explore les thèmes qui le hantent : la famille, la mémoire, l’intime, la fragilité des êtres. Sa mise en scène, discrète, privilégie l’humain au spectaculaire. Loin d’être un acteur jouant au réalisateur, il impose une véritable vision.
Sundance : le bâtisseur
En 1981, il fonde le Sundance Institute dans l’Utah, puis le Festival de Sundance. Sa conviction : Hollywood étouffe les jeunes voix, standardise le récit. Il crée donc un espace où les cinéastes indépendants peuvent expérimenter. Sundance devient rapidement le tremplin incontournable du cinéma indépendant américain. Steven Soderbergh y présente Sexe, mensonges et vidéo en 1989, Quentin Tarantino Reservoir Dogs en 1992, tandis que Jim Jarmusch, Richard Linklater, Kelly Reichardt ou Damien Chazelle y trouvent leur public.
Sundance bouleverse le cinéma mondial. Il ne se contente pas de révéler des talents : il crée un marché, force Hollywood à s’intéresser à des films à petit budget, ouvre la voie à une autre Amérique, plus diverse, plus audacieuse. Redford ne prête pas seulement son nom : il s’investit, finance, accompagne. Il aime dire qu’il n’est pas un maître, mais un facilitateur. Grâce à lui, des centaines de films ont vu le jour.
L’homme engagé et les épreuves
Robert Redford a toujours milité. Très tôt, il défend l’environnement, s’oppose au réchauffement climatique, soutient la protection des grands espaces américains. Il s’engage aussi politiquement, sans jamais chercher de mandat, mais en utilisant sa notoriété pour alerter. Ses choix de rôles, souvent politiques, prolongent cet engagement.
Sa vie privée a été marquée par des drames. Marié à Lola Van Wagenen en 1958, il a eu quatre enfants. Son fils Scott meurt en bas âge. En 2020, son fils James, documentariste, décède à 58 ans. Ces pertes l’ont profondément affecté. En 2009, il épouse l’artiste Sibylle Szaggars, avec qui il partage ses dernières années.
Les derniers rôles : une lucidité crépusculaire
Même vieillissant, Redford continue à tourner. En 2013, Seul en mer bouleverse : seul en mer, presque sans un mot, il livre une performance physique et dépouillée. Le film devient une métaphore de sa carrière : un homme seul, confronté aux éléments, luttant jusqu’au bout. En 2018, il annonce sa retraite avec The Old Man and the Gun. Il y incarne un braqueur charmeur et vieillissant, clin d’œil à son Sundance Kid de 1969. C’est un adieu tendre, une révérence au public.
Dans ces derniers rôles, Redford accepte la vieillesse, la fragilité, loin de s’accrocher à son image de séducteur. Cette lucidité force le respect.
Héritage
Robert Redford laisse un héritage double. Comme acteur, il aura incarné les contradictions de l’Amérique : romantisme et désillusion, lumière et gravité, individualisme et engagement citoyen. Comme réalisateur et fondateur de Sundance, il aura bouleversé le cinéma mondial en donnant au cinéma indépendant une reconnaissance sans précédent. Sa disparition clôt une époque, mais son empreinte demeure.
Redford aura prouvé qu’un artiste pouvait mettre sa gloire au service d’un art plus libre, et qu’au-delà du mythe hollywoodien, il y avait une conviction profonde : le cinéma peut changer les vies.
