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Eddington, de Ari Aster
Présenté en compétition à Cannes 2025, Eddington marque un tournant pour Ari Aster, qui délaisse l’horreur mystique pour une fresque politique acerbe. Le film suit l’affrontement entre un shérif populiste, Joe Cross, et le maire Ted Garcia dans une petite ville du Nouveau-Mexique. Ce conflit local révèle les fractures idéologiques des États-Unis contemporains. Le décor aride sert de miroir à une Amérique minée par la précarité, le complotisme et les tensions raciales. Aster pousse peu à peu son récit vers l’absurde et la violence, transformant la ville en laboratoire d’une paranoïa collective. Le spectre du trumpisme plane sur chaque scène, incarnant un pays en dérive fascisante. La seconde moitié plonge dans un chaos halluciné où les violences civiles explosent. Joe Cross devient le symbole d’une société basculant dans l’irrationnel. À travers ce pamphlet fiévreux, Aster radiographie l’effritement de la démocratie américaine. Eddington apparaît comme son film le plus frontal depuis Midsommar, lucide, dérangeant et nécessaire.

Aux jours qui viennent, de Nathalie Najem
Aux jours qui viennent, premier long-métrage de Nathalie Najem, met en scène un triangle toxique où Laura, une artiste trentenaire, tente de se reconstruire après une relation destructrice avec Joachim, homme instable et dépendant à la drogue. Un accident impliquant la nouvelle compagne de Joachim replonge Laura dans l’ombre de cet homme violent. Najem met en scène trois femmes cherchant à échapper à l’emprise d’un adulte héroïnomane dont la jalousie et la paranoïa alimentent un climat d’angoisse. Sous forme de thriller, le film explore frontalement la toxicité masculine et les mécanismes d’un féminicide latent. Bastien Bouillon incarne un Joachim inquiétant, complexe, évitant le cliché tout en représentante une dangerosité tristement réaliste. La cinéaste filme avec intensité l’escalade de violence et la peur omniprésente, notamment autour d’une enfant témoignant du chaos. La tension monte scène après scène, entraînant le spectateur dans la spirale de manipulation et de paranoïa. L’ensemble rappelle La Nuit du 12 par son portrait de figures masculines menaçantes et de femmes en lutte. Najem signe un thriller oppressant où le combat entre le bien et le mal s’impose avec une clarté glaçante.

Au rythme de Vera, de Ido Fluk
Au rythme de Vera d’Ido Fluk raconte en parallèle la détermination de Vera Brandes, jeune productrice décidée à s’imposer dans un milieu dominé par les hommes, et celle de Keith Jarrett, pianiste en lutte contre un corps douloureux. Le film crée un dialogue visuel entre Berlin, où Vera affronte la pression familiale, et l’errance nocturne de Jarrett, prisonnier de ses souffrances. Tous deux incarnent une quête d’authenticité, chacun confronté à ses propres limites. Mala Emde offre à Vera une intensité fébrile, tandis que John Magaro dévoile la fragilité intérieure d’un artiste brisé. Le montage reflète leurs trajectoires : ouverture progressive pour Vera, enfermement pour Jarrett. Fluk interroge le pouvoir et l’accès à l’excellence, opposant l’autorité paternelle qui entrave Vera au corps défaillant qui freine Jarrett. La musique devient leur refuge et leur arme. La scène finale, lors du concert, réunit symboliquement leurs combats. Le film célèbre ainsi l’émancipation féminine autant qu’une rédemption artistique douloureusement conquise.

Les Filles Désir, de Princia Car
Les Filles Désir, premier long-métrage de Princia Car, plonge au cœur d’une cité marseillaise pour dresser le double portrait de deux jeunes femmes issues d’un milieu populaire. Présenté à la Quinzaine des Cinéastes 2025, le film explore avec justesse les questions sociales, culturelles et de représentation. Omar, directeur d’un centre social, voit son équilibre amoureux vaciller lorsque Carmen, jeune femme instable et séduisante, réapparaît dans l’équipe. Son regard se détourne alors de Yasmine, sa petite amie mineure et discrète, faisant naître un triangle où désir et domination se mêlent. Princia Car filme avec réalisme les inégalités et les blessures de femmes marginalisées qu’elle remet au centre du récit. Carmen et Yasmine deviennent les symboles d’une féminité puissante face aux mentalités masculines oppressives. Le film rappelle par moments Diamant brut pour son ancrage social, mais en version dépouillée de tout artifice. Entre plans fixes et mises en scène dynamiques, la réalisatrice mise sur l’authenticité d’un casting quasi amateur. Malgré quelques maladresses techniques, Les Filles Désir s’impose comme une œuvre brute et audacieuse, révélant une cinéaste déjà très affirmée.

7 jours, de Ali Samadi Ahadi
7 jours, écrit par Mohammad Rasoulof, raconte l’histoire d’une famille iranienne déchirée par l’exil et l’engagement politique. Myriam, militante emprisonnée, obtient une semaine de liberté et rejoint son mari et ses enfants réfugiés à l’étranger. Très vite, un dilemme surgit : fuir définitivement ou retourner en Iran pour poursuivre son combat. À travers elle, Rasoulof évoque sa propre trajectoire d’exilé attaché à son pays. Ali Samadi Ahadi met en scène ce récit avec sobriété, dans des paysages enneigés symbolisant la dureté de l’exil et la solitude des opposants. Le film célèbre à la fois ceux qui résistent et ceux qui fuient, tous pris dans un étau politique oppressant. Myriam incarne la complexité du sacrifice et du courage des femmes iraniennes. La prestation de Vishka Asayesh renforce la puissance émotionnelle du récit. Dans la lignée du cinéma contestataire iranien, 7 jours fait écho aux tensions actuelles et rappelle la persistance d’une résistance silencieuse. Intime et politique, le film offre un témoignage essentiel sur le déracinement et la liberté.

My Father’s Son, de Qiu Sheng
My Father’s Son de Qiu Sheng explore la mémoire persistante d’un père violent qui continue de hanter son fils après sa mort. Qiao, 18 ans, rejette publiquement l’image idéalisée de cet homme lors de ses funérailles, refusant les louanges qui contredisent la réalité des violences subies. Le film introduit un dispositif numérique permettant au fils d’affronter virtuellement son père, métaphore d’un besoin d’émancipation et de réparation. Qiu Sheng construit un récit sur la rancœur, la peur et la difficulté de rompre avec une autorité destructrice. En alternant enfance et âge adulte, le film fait converger plusieurs temporalités vers la cérémonie funèbre, révélant les blessures enfouies. Le face-à-face symbolique entre père et fils devient une catharsis, un combat intérieur rendu possible par la technologie. Si le film évoque par moments Tel père, tel fils de Kore-eda, il aborde plus frontalement la violence familiale et la masculinité toxique. Malgré quelques longueurs et une exploration technologique limitée, My Father’s Son offre un regard puissant sur l’héritage émotionnel laissé par un parent. Qiu Sheng signe ainsi un film imparfait mais profondément humain, sur la nécessité de briser les chaînes du passé.

Reflet dans un diamant mort, de Hélène Cattet et Bruno Forzani
Reflet dans un diamant mort marque le retour du duo Hélène Cattet et Bruno Forzani, qui rendent un nouvel hommage au cinéma des années 60-70. Le film suit un ancien agent secret enquêtant sur la disparition de sa voisine, soupçonnant son ennemie jurée, Serpentik. Reclus dans un hôtel de la Côte d’Azur, il replonge dans son passé, dans un récit nourri de références à James Bond et aux films d’espionnage vintage. Cattet et Forzani mêlent humour, esprit bande dessinée et esthétique psychédélique. Leur mise en scène, influencée par le giallo italien et Mario Bava, multiplie gadgets, illusions d’optique et effets kaleidoscopiques. Le film emprunte aussi aux techniques « stéréoscopiques » et à l’imaginaire de Satoshi Kon. Sans chercher la profondeur des dialogues, il privilégie un langage visuel riche mêlant français, anglais et italien. Serpentik s’inscrit dans la lignée des figures féminines mystérieuses et dangereuses du bis transalpin. Avec ses plans granuleux et ses clins d’œil à Hitchcock, Reflet dans un diamant mort devient une expérience visuelle unique. C’est un geste de cinéma ludique et nostalgique, réinventant les codes de la série B.
