Gourou, La Grazia, Nuremberg: nos coups de coeur et coups de griffe de la semaine

Retrouvez comme chaque semaine nos coups de griffe et nos coups de coeur, dont La Grazia.

Nos coups de coeur:

Gourou, de Yann Gozlan

Avec Gourou, Yann Gozlan signe un thriller psychologique tendu qui explore les dérives contemporaines du développement personnel, transformé en outil de domination mentale. Porté par un Pierre Niney à l’énergie écrasante, le film met en scène Mathieu, entrepreneur charismatique et gourou moderne, dont les discours de bien-être masquent une mécanique de soumission collective. À travers des shows spectaculaires et une mise en scène proche du rituel sectaire, Gozlan dissèque le pouvoir de l’influence, le formatage des esprits et l’effacement progressif du doute. La frontière entre rationnel et irrationnel se fissure, tandis que le spectacle devient le cœur du dispositif de contrôle. Le film interroge une société obsédée par la réussite émotionnelle et révèle une violence sourde exercée sur les plus fragiles. Gourou décrit autant l’ascension fanatique d’un homme que la chute psychique de ceux qui le suivent, dans un climat oppressant et anxiogène.

La Grazia, de Paolo Sorrentino

Dans La Grazia, Paolo Sorrentino dresse le portrait crépusculaire d’un Président de la République en fin de mandat, incarné avec une gravité mélancolique par Toni Servillo. Marqué par la mort de sa femme et hanté par le doute d’une possible infidélité, cet homme de pouvoir affronte une double crise intime et morale, tandis qu’il s’interroge sur deux décisions extrêmes : la légalisation de l’euthanasie et l’octroi de grâces présidentielles. Le film renoue avec l’univers introspectif de Sorrentino, rappelant l’éclat de La Grande Bellezza ou de Youth, en explorant la vieillesse, le temps qui s’effrite et la solitude du pouvoir. Derrière l’image d’un dirigeant surnommé « le béton armé », se révèle peu à peu un homme fragile, fissuré, prisonnier de ses souvenirs. Plus moral que politique, La Grazia fait de l’État un simple décor au profit d’une méditation amère sur la vie, la mort et la conscience, concluant le parcours d’un homme arrivé au terme de son règne dans une solitude lucide et résignée.

Baise-en-ville, de Martin Jauvat

Remarqué avec Grand Paris, Martin Jauvat se remet en scène dans Baise-en-ville, une comédie burlesque et inventive ancrée au cœur de la grande banlieue parisienne. Il y incarne un jeune homme maladroit, sans grandes ambitions, employé dans une société de nettoyage de fêtes nocturnes, contraint de ruser pour se déplacer sans permis en utilisant les rencontres amoureuses comme moyen de transport. De cette idée absurde naît une succession de péripéties comiques, portées par une galerie de personnages fantasques et un regard tendre sur les banlieusards. Loin des lourdeurs de la comédie française formatée, le film assume un décalage permanent, un univers bricolé et joyeusement fauché. Jauvat y promène sa silhouette juvénile dans une Île-de-France filmée comme un terrain de jeu. Baise-en-ville évoque un burlesque moderne, héritier de Buster Keaton ou Harold Lloyd, où le comique de situation surgit avec justesse. Le film propose ainsi une vision vivante et chaleureuse de la banlieue, loin des clichés moroses, et s’impose comme une comédie d’ambiance fraîche et singulière.

Dreams, de Michel Franco

Dans Dreams, Michel Franco met en scène une histoire d’amour aussi charnelle que destructrice entre une Américaine privilégiée et un danseur mexicain prêt à tout pour atteindre le rêve américain. Porté par Jessica Chastain et Isaac Hernández, le film explore les illusions de la réussite et les fractures profondes entre les États-Unis et le Mexique, symbolisées par une frontière à la fois physique et morale. Franco filme une relation intense, marquée par la clandestinité, le désir et le rapport de domination, où l’amour se heurte à un ordre social implacable. La mise en scène, radicale et frontale, capte les corps, la sexualité et les pulsions comme révélateurs d’un système profondément inégalitaire. Peu à peu, le rêve d’ascension se transforme en impasse politique et intime. Sans jamais se revendiquer ouvertement militant, Dreams dresse le portrait glaçant d’une Amérique divisée, prête à sacrifier les individus pour préserver ses privilèges.

La Vie après Siham, de Namir Abdel Messeeh

Dans La Vie après Siham, Namir Abdel Messeeh compose un documentaire intime et bouleversant à partir des archives familiales, pour faire survivre la mémoire de sa mère disparue. Conçu comme le prolongement d’un film qu’ils devaient réaliser ensemble, le récit mêle images personnelles, souvenirs fragmentés et extraits du cinéma égyptien. À travers l’histoire de ses parents, le cinéaste explore l’exil, la filiation et le tiraillement entre deux cultures, l’Égypte et la France. Le film avance par strates, entre présent et passé, matérialisant le travail de la mémoire et la persistance de l’absence. L’amour conjugal et maternel irrigue chaque plan, porté par une grande pudeur émotionnelle. Les références aux films de Youssef Chahine résonnent avec l’histoire intime racontée et ancrent le récit dans une mémoire collective. La parole rare du père, marquée par le deuil, confère au film une gravité silencieuse. Plus qu’un récit familial, La Vie après Siham devient un mausolée cinématographique, un devoir de mémoire sensible et profondément humain.

Le Chasseur de baleines, de Philip Yuriev

Avec Le Chasseur de baleines, Philip Yuriev signe un film discret et profondément contemporain sur l’irruption du numérique dans un monde encore régi par des traditions ancestrales. Dans le détroit de Béring, Leschka, adolescent taiseux, participe à la chasse aux baleines avant de découvrir Internet et l’univers fantasmé des cam-girls. Cette rencontre brutale entre un quotidien archaïque et le désir numérique révèle une solitude affective intense et une sexualité naissante, maladroite et idéalisée. Yuriev filme avec sobriété un territoire rude et silencieux, où l’écran devient une fenêtre hypnotique sur un ailleurs inaccessible. Sans jamais moraliser, le film interroge la frontière trouble entre réel et virtuel, la consommation du désir et l’illusion d’une proximité fabriquée. À travers Leschka, figure profondément humaine, se dessine une parabole sur les dangers et les mirages du rêve occidental. Le Chasseur de baleines capte ainsi la collision de deux mondes et laisse affleurer une mélancolie durable, entre fascination du fantasme et attachement à la communauté.

Nos coups de griffe:

Nuremberg, de James Vanderbilt

Pas grand-chose ne se dégage de Nuremberg, qui choisit de contourner le procès pour s’attarder sur ses coulisses. Filmé de manière télévisuelle et académique, le long-métrage s’étire inutilement, accumule les scènes dialoguées d’une grande vacuité et se perd dans une psychologie humanisante rapidement nauséabonde. À force de vouloir expliquer, nuancer et adoucir, le film dilue toute tension dramatique et évacue la portée historique et morale de son sujet, laissant une impression d’ennui et de malaise plus que de réflexion.

La Reconquista, de Jonas Trueba



Une histoire de retrouvailles qui peine souvent à trouver son élan, malgré la douceur de la mise en scène de Jonás Trueba. La Reconquista alterne entre moments réellement émouvants et passages plus languissants, au risque d’endormir et de laisser un sentiment d’inachevé. Reste la sensibilité du cinéaste, perceptible dans son regard sur le temps qui passe et les amours perdues, mais le film s’adresse avant tout aux amateurs de nostalgie douce et de romantisme contemplatif.

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