Dans D’un monde à l’autre, présenté au Festival du Film Francophone d’Angoulême, Jérémie Renier signe un premier documentaire à la fois intime et habité, traversé par une quête de sens profondément personnelle. Le film s’inscrit d’emblée dans une problématique universelle — celle du deuil — dont les chemins de résolution, eux, demeurent singuliers.
Le point de départ est simple sur le papier : après la mort accidentelle de son meilleur ami, l’acteur Gaspard Ulliel, Jérémie Renier décide d’accompagner l’explorateur Loury Lag dans une expédition en Arctique. Mais très vite, ce voyage dépasse le cadre d’une traversée géographique pour devenir une véritable quête initiatique. Revenir sur les lieux du froid, remettre des skis pour la première fois depuis le drame, c’est pour le cinéaste une façon d’affronter le mal par le mal, de tenter de boucler une boucle restée ouverte.
D’un monde à l’autre s’inscrit dans une tradition de récits d’exploration et de dépassement de soi, évoquant en creux des œuvres comme Into the Wild ou Wild de Jean-Marc Vallée. Mais ici, le voyage n’est ni une fuite ni une errance romantique : il est cathartique. Il devient un espace de confrontation intérieure, une manière de se sentir à nouveau vivant après la perte. S’infliger l’épreuve du froid et de l’épuisement apparaît comme un geste sacrificiel, une tentative d’expiation autant que de reconstruction.
Cette dimension initiatique se déploie dans un dispositif formel épuré. Le film avance au rythme d’une longue lettre en voix off adressée à Gaspard Ulliel, qui structure le récit et en dessine le cadre émotionnel et temporel. À cela s’ajoutent les échanges entre les deux hommes et les séquences de progression dans l’immensité arctique. Rien n’est feint : le documentaire tire sa force de cette authenticité brute, où la question de l’interprétation ne se pose jamais. Tout est vécu, éprouvé, traversé.
La mise en scène participe pleinement à cette expérience sensorielle. Les grandes étendues blanches, irréelles, deviennent à la fois un décor et une métaphore. Omniprésente, la neige agit comme une surface de projection du deuil : elle recouvre, efface, mais offre un terrain vierge pour esquisser une reconstruction. Le montage épouse la grandeur des paysages, réduisant les corps à de simples silhouettes dans l’immensité arctique, tout en donnant davantage de poids à leurs combats intérieurs. La musique, aux accents initiatiques, accompagne cette ode à la nature et au vivant.
Au cœur du film se noue également une réflexion sur la relation à l’autre. Entre Jérémie Renier et Loury Lag, la confiance se construit progressivement, laissant parfois place au doute. Pourquoi suivre un homme que l’on connaît à peine dans un environnement aussi hostile ? Cette question traverse le film et révèle, en creux, une vérité plus large : se couper du monde peut paradoxalement redonner une profondeur nouvelle aux relations humaines. Chacun des deux hommes s’engage dans l’expédition avec son propre combat, tous deux liés à une forme de perte.
Le documentaire devient alors autant une étude de caractères qu’un récit d’aventure. Il montre combien renoncer au contrôle, accepter l’imprévisible, peut transformer en profondeur. Dans cette confrontation permanente à l’extrême, quelque chose se déplace intérieurement, avec une simplicité et une sincérité désarmantes.
D’un monde à l’autre adopte un dépouillement qui renforce sa portée émotionnelle. La voix off guide le récit sans surplomber, tandis que les images capturent un paysage immaculé qui fascine autant qu’il écrase. Ce contraste constant entre la petitesse de l’homme et la vastitude du monde donne au récit une dimension métaphysique. En entreprenant ce voyage, Jérémie Renier ne cherche pas seulement à rendre hommage, mais à comprendre et à réparer une relation brutalement terminée.
D’un monde à l’autre apparaît comme une ode au vécu, à la résilience et à la persistance du lien. Car le film interroge ces relations invisibles qui continuent de nous habiter. Ce voyage n’est pas une échappée mais une traversée intime où le froid extrême devient le terreau d’une renaissance possible.
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