Critique -A Second Life: Filmer le silence dans une ville en fête

Présenté en première mondiale au Festival de Tribeca en juin 2025, puis projeté en séance spéciale au Festival international du film de Karlovy Vary en juillet de la même année, A Second Life sort en salles en juin 2026. Laurent Slama y poursuit son travail autour du réel, tout en signant son premier long-métrage sous son propre nom, après deux précédents films réalisés sous le pseudonyme d’Elisabeth Vogler, en référence au personnage interprété par Liv Ullmann dans Persona, d’Ingmar Bergman.

À l’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, Elisabeth, gestionnaire de locations de courte durée et malentendante, tente de composer avec une dépression latente dans une ville en ébullition. Sa rencontre avec Elijah, un jeune Californien insouciant, va fissurer son rapport au monde. Lorsqu’elle perd ses appareils auditifs en plein chaos olympique, elle se retrouve contrainte d’affronter ses peurs.

Le film s’articule autour d’un récit initiatique où une trajectoire intime se déploie dans un contexte collectif saturé. Elisabeth, personnage central, apparaît d’abord comme une femme repliée sur elle-même, prisonnière d’un stress permanent et d’une forme d’effacement personnel. Sa surdité devient alors un refuge volontaire, un moyen de tenir à distance le vacarme du monde autant que ses propres angoisses.

La rencontre avec Elijah et son groupe provoque une confrontation d’énergies opposées : à la tension qui habite Elisabeth répond progressivement l’élan vital du jeune homme, jusqu’à opérer un déplacement sensible dans son rapport aux autres et à elle-même. De cette relation naît un déplacement subtil qui transforme peu à peu son rapport aux autres et à son intériorité.

En toile de fond, Paris se déploie comme un espace ambivalent. Loin d’une simple carte postale, la ville oscille entre une frénésie étouffante — foules, pression sociale — et des instants de respiration captés au fil de séquences bucoliques sur les quais de Seine. Cette dualité nourrit une esthétique qui évoque par touches l’univers impressionniste de Claude Monet, dont les œuvres occupent une place significative dans le récit. En parallèle, le récit esquisse une lecture plus critique du contexte olympique, présenté comme une célébration collective susceptible de masquer des fragilités plus profondes. À travers le prisme du handicap invisible, tout interroge ainsi notre capacité à percevoir et comprendre ce qui ne se voit pas.

La mise en scène épouse au plus près les sensations de son héroïne. Laurent Slama privilégie un dispositif léger, en partie dicté par les contraintes de tournage durant les Jeux olympiques, avec une caméra mobile et des moyens réduits qui renforcent l’impression d’immédiateté. Le montage alterne entre séquences nerveuses, au rythme de la frénésie urbaine, et ralentis contemplatifs lors des moments de retrait du personnage. Cette approche sensorielle se prolonge dans le travail sonore : entre saturation et sons étouffés, A Second Life construit une expérience immersive où l’on perçoit autant qu’on observe. La bande-son, oscillant entre textures électroniques rythmées et plages plus apaisées, accompagne les états émotionnels d’Elisabeth. Dans cette manière d’arpenter la ville comme un espace mental, Laurent Slama s’inscrit dans la lignée directe de la Nouvelle Vague, notamment Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda.

Les dialogues, souvent spontanés, saisis sur le vif, participent pleinement à l’impression de réalisme recherchée. Agathe Rousselle incarne avec justesse une Elisabeth en tension permanente, tandis qu’Alex Lawther compose un Elijah à la fois exubérant et plus profond qu’il n’y paraît. Leur alchimie fonctionne par contrastes et glissements progressifs. Pourtant, A Second Life peine parfois à atteindre un véritable point d’incandescence : le scénario suit une trajectoire relativement linéaire et l’évolution des relations peut paraître idéalisée, voire certaines fois improbable.

Malgré ces limites, A Second Life trouve sa singularité dans ce paradoxe initial : filmer la surdité au cœur de l’un des événements les plus bruyants au monde. De cette tension naît une proposition sensible : apprendre à vivre une seconde fois, dans un monde post-crise où tout semble à réinventer.

La bande-annonce de A Second Life:

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