Interview-Zar Amir et Gaya Jiji pour L’Etrangère: « Un regard sans cliché sur l’exil »

Dans L’Etrangère, en salles le 24 juin 2026, Gaya Jiji livre un témoignage actuel sur la question des migrations contemporaines. Dans une composition riche, l’actrice iranienne Zar Amir donne corps et âme à un personnage féminin tiraillé. Rencontre avec Gaya Jiji et Zar Amir.

Propos recueillis par Sylvain Jaufry

L’Étrangère rappelle une question encore trop contemporaine dans le monde actuel, les origines de l’immigration et savoir comment on peut gérer cette migration quand on est dans un pays différent, avec la barrière de la langue, du travail, ce déracinement ressenti. Vous vous êtes inspirée de votre expérience de femme exilée de Syrie. Est-ce que vous avez tout de suite pensé que le sujet de l’exil était véritablement une matière cinématographique à exploiter ?

Gaya Jiji: Le point de départ n’était pas vraiment la volonté de faire un film sur l’exil, dans le sens où c’est un déplacement uniquement physique d’une personne, d’un pays à l’autre. On quitte notre pays, on laisse notre pays derrière nous, on va vers un nouveau pays, l’inconnu, il y a toute une procédure administrative à faire. J’ai voulu partir dans l’intimité de ces gens-là, de leurs sentiments, de leurs émotions, de leurs ressentis, comment ils vivent le quotidien et comment, après même avoir vécu une tragédie, on a toujours envie de l’amour, du bonheur, même si ça nous semble un mot un peu étrange à un moment donné, comment vivre et pas uniquement survivre, et comment aussi cet exil peut être de la résilience, comment ça peut nous sauver. Ça m’a sauvée, pas dans le sens physique mais dans le sens psychologique du terme. C’était la résilience, c’était de rencontrer des gens qui vont complètement bouleverser et changer notre vie.

Selma tente de se sauver, de se reconstruire. Vous connaissez l’exil. Qu’est-ce qui vous a touchée dans le scénario ? Est-ce que votre propre expérience vous a permis de nourrir votre interprétation de cette femme ?

Zar Amir: Le regard, sans cliché sur l’exil, c’est ce qui m’a touchée. Souvent, je reçois des histoires racontées par les Occidentaux sur les réfugiés, sur les exilés, c’est très sympa, mais ça reste en surface et ça s’approche d’une image un peu cliché de ce qu’on vit, alors que cette histoire et ce scénario m’ont touchée parce que c’est très loin de cette image cliché que je reçois toujours des réfugiés, surtout des femmes, et aussi s’il y a une histoire d’amour entre une exilée et une personne occidentale. C’est toujours raconté autrement, alors que là, on est vraiment dans un drame, on est dans une histoire d’amour, on est dans la vie, comment vivre l’exil quand on est une femme. C’est une histoire hyper féministe, même si c’est différent de mon propre parcours, parce qu’il y a des points communs, mais vraiment profonds, pas politiques. C’est la façon dont on vit cet exil, comment on grandit dans cet exil, comment on peut tomber amoureuse dans cet exil, même si tu as ton enfant qui t’attend dans ton pays en pleine guerre. Gaïa abordait ce sujet vraiment différemment de ce que j’ai lu déjà pas mal de fois.


Est-ce que ce rôle de Selma est à mettre en relation avec vos précédents rôles, qui sont aussi des rôles dans des films engagés ?

Zar Amir: Je pense que c’est dans la même ligne. J’adore Les Survivants, un petit bijou dans ma carrière, mais c’est très différent. Les deux histoires abordent des thèmes proches, mais de manière vraiment différente. Guillaume avait aussi beaucoup travaillé sur les réfugiés avec des associations, mais cela reste une histoire racontée par un homme occidental. C’est là que je perçois une différence. Les deux récits sont très beaux et vont dans une direction similaire, mais chaque projet possède sa propre identité.

Il y a quelque chose de frappant dans le film : l’unité des décors, qui sont finalement assez peu nombreux. On passe du restaurant au cabinet d’avocat, puis à l’appartement en souplex ou encore aux quais de Seine. Cette proximité entre les lieux est très marquante. L’appartement, notamment, avec ses petites fenêtres au niveau de la rue, donne à voir les passants tout en renforçant un sentiment d’enfermement. Est-ce que ce choix de mise en scène et cette géographie des espaces étaient une manière de traduire l’isolement, à la fois intérieur et extérieur, de votre personnage ?

Gaya Jiji: Dès l’écriture de ce scénario, j’avais décidé de choisir Bordeaux plutôt que Paris ou Marseille, des villes assez grandes, vraiment cosmopolites, où le personnage peut trouver des repères assez facilement. J’ai vécu trois mois à Bordeaux et j’ai senti que c’était une ville bourgeoise, française. Il y a une communauté étrangère, mais pas énormément. On peut être isolé dans cette ville, pourtant jolie au niveau visuel. Ça m’a encouragée, parce que je trouvais que cette ville n’avait pas été assez exploitée visuellement.

Je voulais isoler mon personnage. Je ne voulais pas qu’elle trouve des repères facilement, parce que c’est ça aussi qui va rassembler ces deux personnages. Ils sont tous les deux seuls. Il y a ces endroits qui paraissent assez proches les uns des autres, mais où il y a des gens, des milieux, et pourtant ils vont se rassembler.

La proximité et l’éloignement participent à la scénographie de l’espace : la brasserie, le bureau de l’avocat, le sous-sol où elle vit. Il y a tout ce jeu de distance entre le cabinet de l’avocat et le logement de Selma.

Vers la fin du film, lorsque le mari de Selma revient de Syrie, il se retrouve dans cet appartement. Il fume à la fenêtre parce qu’il n’a pas le droit de fumer à l’intérieur. À ce moment-là, on a presque l’impression que cet espace devient aussi une forme de cellule pour lui. Est-ce que c’était votre intention de faire ressentir, à travers ce lieu, une autre forme d’enfermement, une sorte de « cellule » française après celle qu’il a connue en Syrie ?

Gaya Jiji: D’abord, cette femme, quand elle se retrouve dans cette chambre, elle est petite, elle est en sous-sol et tout, mais elle devient son paradis, parce que c’est sa chambre à elle, pour la première fois.

Après, le mari revient. Il a le rêve d’aller en France, et il va se retrouver lui aussi dans une chambre en sous-sol. C’est très luxueux par rapport à une prison en Syrie, bien sûr, mais il y a quand même ce côté de déclassement pour lui, le fait d’être en bas, d’avoir ce rapport particulier avec la ville. Il la voit à travers les fenêtres, depuis le sous-sol. C’était important pour moi de montrer que ce lieu ne représente pas la même chose pour chacun d’eux : pour Selma, c’est une forme de liberté, alors que pour lui, cela peut aussi être vécu comme une forme d’enfermement.

J’aimerais revenir sur une scène qui m’a particulièrement marqué dans le film. C’est celle où votre personnage est au téléphone avec son fils, devant la brasserie. Elle entend soudain quelque chose à l’autre bout du fil et se met à crier, sans vraiment comprendre ce qui est en train de se passer. On sent à ce moment-là toute l’intensité du personnage, une tension qui monte progressivement et qui traverse d’ailleurs l’ensemble du film. Comment avez-vous travaillé ce rôle et, plus particulièrement, cette montée en intensité dramatique dans cette scène ? Comment êtes-vous parvenue à exprimer cette angoisse liée à la distance, à l’exil et à l’impuissance, tout en la rendant aussi palpable pour le spectateur ?

Zar Amir: C’est pas très loin de ce que je vis. Je m’inspire toujours un peu de ma vie ou de la vie des gens que je connais concrètement. En tout cas, cette région — l’Iran, la Syrie, l’Afghanistan, l’Irak, même la Turquie — c’est vraiment une région assez intense. J’ai pas mal d’amis qui viennent de là et, différemment selon chaque personne, je l’ai ressenti.

Surtout que moi-même, je fais partie de la génération de la guerre. J’ai grandi pendant la guerre Iran-Irak. Ça a duré huit ans, toute mon enfance. Je me souviens très bien des bombes qui tombaient. Après, j’étais assez petite, donc je le prenais presque comme un jeu, un peu comme le fils de Selma, qui a cet ami mort sous les bombardements. Pour lui aussi, tout ça ressemble presque à un jeu.

Surtout qu’en ce moment, avec tout ce qui se passe en Iran, je dois dire que j’ai vécu cette scène autrement. Mon frère vit toujours à Téhéran, dans un quartier qui a été bombardé juste à côté de chez lui. Le temps que j’arrive à le joindre et qu’il me dise que tout va bien, c’est une angoisse terrible. C’est comme si Selma m’avait inspirée et que, d’une certaine manière, j’avais inspiré Selma.

Comment on a réussi ça ? Je pense que, dès le début, on a eu des conversations très fortes et très riches sur tout ce qu’on vit comme femmes, comme mères, comme êtres humains, comme exilées, comme personnes qui viennent de cette région du monde. Tout ce qu’on subit, mais aussi tout ce qu’on reçoit comme chance et comme joie.

Je me souviens des moments avant chaque scène. J’ai beaucoup travaillé avec Gaya. C’était assez rare d’avoir autant de discussions riches autour d’un rôle. Ça se passe toujours avant le tournage, parce que pendant le tournage, on n’a pas le temps. Mais Gaya venait me chercher avant chaque scène, on prenait notre temps, on était en tête-à-tête, on chuchotait. Elle me rappelait toujours tout ce qu’on s’était dit auparavant, où en était le personnage dans le scénario, ce qu’on racontait ce jour-là. Ça m’a énormément aidée.

Je pense que Gaya savait très bien comment créer ce personnage. Elle m’a vraiment poussée et accompagnée dans ce travail d’actrice.

Au niveau de l’alchimie entre Selma et Jérôme, l’avocat, il se passe quelque chose de très fort à l’écran. Ce qui frappe, c’est que cette relation se construit souvent dans le silence. Il y a beaucoup de plans où les regards prennent le relais des mots, avec de longs moments silencieux qui semblent parfois en dire davantage qu’un dialogue. L’approche est aussi assez atypique, parce que leur relation naît d’une forme de proximité quotidienne : il y a la brasserie, le cabinet d’avocat juste à côté, ces lieux qui se côtoient et qui finissent par rapprocher les personnages. On sent progressivement s’installer une intimité, puis une forme d’attirance. Dans l’écriture, comment avez-vous travaillé cette alchimie entre Selma et Jérôme ? Est-ce que, dès le départ, vous aviez imaginé que cette relation passerait avant tout par les regards et par ces longs plans silencieux qui, finalement, valent mille mots ?

Gaya Jiji: Au départ, j’ai conçu ce film avec une mise en scène assez sobre, minimaliste, pour pouvoir faire ressortir tous ces sentiments-là. Pour moi, c’est effectivement un film où le silence et le regard jouent un rôle essentiel.

Le silence raconte ce qu’on n’arrive pas à exprimer avec les mots. Il y a beaucoup de non-dits qui passent davantage par le silence que par les dialogues. Et puis, il y a cette histoire d’amour qui se construit à travers des gestes, des paroles, bien sûr, mais aussi beaucoup à travers les regards, ce qui circule d’un personnage à l’autre.

J’ai aussi eu la chance de travailler avec des acteurs formidables, qui avaient cette capacité-là. Ce n’est pas toujours évident de transmettre autant de sentiments avec justesse uniquement par le regard, sans passer par les mots. Il fallait que tout se joue dans le silence, dans les émotions qui traversent les visages, sans jamais en faire trop.

Au niveau de la musique, elle est très présente en filigrane tout au long du film. Puis il y a ce moment où le personnage féminin semble lâcher prise, se reconnecter à quelque chose de plus intime. On découvre alors Asmahan, cette grande chanteuse arabe des années 1930 et 1940, d’origine syrienne, qui a elle-même connu l’exil en Égypte. Est-ce que le choix d’Asmahan était une manière de prolonger le parcours de Selma et de faire écho, à travers la musique, à son histoire d’exil ? Plus largement, qu’est-ce que cette figure représentait pour vous dans la construction du personnage et dans le récit ?

Gaya Jiji: D’abord, c’est moi qui ai choisi la chanson. Je voulais une voix… Je trouvais que la voix d’Asmahan avait quelque chose de très particulier. Il y a de la douceur et de la force en même temps. Pour moi, Selma, c’est aussi une femme qui possède cette dualité : beaucoup de force, mais aussi une certaine fragilité, beaucoup de douceur.

Je trouvais que la voix d’Asmahan portait parfaitement cela. Et puis, c’est aussi une chanson qui parle de la nostalgie. Même s’il n’y a pas eu de sous-titres, c’était important pour moi.

C’est d’ailleurs la deuxième fois que j’utilise une chanson d’Asmahan dans un film, parce que c’est une figure féminine qui me marque beaucoup. C’était une immense chanteuse, mais pas seulement. C’est une femme qui a brisé de nombreux tabous de son époque et qui est morte assassinée.

Elle réunissait cette beauté, cette fragilité, cette douceur, cette sensibilité, tout en ayant une immense force. Je trouvais que sa personnalité et sa voix portaient parfaitement cette scène de nostalgie.

Et puis, quand Selma regarde Jérôme depuis la fenêtre du bureau, il y a quelque chose qui se joue à cet instant-là. Pour moi, la voix d’Asmahan accompagnait ce moment avec cette même combinaison de force et de douceur.

La bande-annonce:

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