Présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, où il a reçu le Prix du scénario, Notre salut d’Emmanuel Marre parvient à interroger notre mémoire collective en convoquant la figure de son arrière-grand-père.
Dans la France de l’automne 1940, Henri Marre, fonctionnaire ordinaire nommé à Limoges par le Commissariat à la lutte contre le chômage, glisse progressivement dans l’engrenage de la collaboration. Derrière l’ambition d’un homme qui cherche autant à se faire une place qu’à reconquérir sa femme Paulette, Emmanuel Marre, (dont Henri et Paulette sont les véritables arrière-grands-parents), signe un film à la mise en scène documentaire, entre caméra à l’épaule et véritables lettres d’amour d’époque, où le contemporain et les années 1940 se court-circuitent avec une puissance rare.
Notre Salut se présente comme une sorte de négatif, ou de contrepoint, au diptyque gaullien qui célébrait la résistance, et nous invite à nous plonger au cœur d’une période trouble de la nation : celle de la collaboration. Collaboration, ou coopération ? Cette interrogation sémantique, posée dès le début du film, en donne le ton.
Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont Notre Salut peut être lu à l’aune de l’actualité. La notion de travail, telle qu’elle est mise en scène, s’accompagne de balbutiements de techniques marketing qui peuvent sembler anachroniques et qui pourtant serviront de socle aux aménagements qui fleuriront des décennies plus tard. Mais surtout, c’est la perception du travailleur qui interroge : les chômeurs le sont-ils par choix ? Que faire des diplômés à l’heure où l’on a besoin de main-d’œuvre ? Quelle place accorder aux travailleurs immigrés, dont on estime à la fois qu’ils volent le travail des Français et qu’ils constituent, en même temps, une main-d’œuvre indispensable en temps de guerre, alors même que les Français sont soumis au Service du travail obligatoire ?
En replaçant la nation à l’aune de la valeur cardinale du travail, alors qu’une partie du pays est soumise aux vichystes, Notre Salut ouvre des lignes de fracture qui n’ont rien perdu de leur actualité.

La dimension politique de l’oeuvre ne se limite pas à cette toile de fond : les propos de certains personnages semblent faire écho, presque mot pour mot, à la France de 2026. Une scène marquante l’illustre particulièrement, celle d’un discours prononcé devant un vichyste convaincu, qui expose la fascination qu’exercent les mots et une idéologie capable d’endiguer toute une masse de population en la faisant passer, du jour au lendemain, pour indispensable. Le problème du personnage, insidieusement, est celui-là : l’impression qu’il n’a pas trouvé sa place en société, et que pour atteindre l’élite à laquelle il prétend appartenir, il est prêt à tout, y compris à renier ses convictions, si tant est qu’il en ait vraiment.
Les émotions que suscite Notre Salut sont marquées par la frustration : on assiste à un homme qui semble subir sa vie et qui, surtout, semble exempt de toute conviction personnelle alors même que la France est exsangue. Les émotions ressenties par le spectateur sont à l’image du protagoniste, ambivalentes, voire absentes. Henri Marre semble avoir bien peu d’états d’âme à l’idée de participer au régime vichyste, alors même que la France vient de subir la cuisante défaite de 1940. Dans la façon dont l’histoire est racontée, il fait preuve d’une remarquable impassibilité. D’aucuns diront que ce caractère froid et pragmatique relève d’une déformation professionnelle, logique pour un ingénieur.
En réalité, Henri semble interpréter le destin de la France à l’aune de sa propre capacité à s’en sortir, à réussir, à l’aune de sa propre trajectoire personnelle. Son objectif : étudier la sociologie de la France et en tirer des rapports pour gagner en efficacité. Pour lui, comme pour ses congénères collaborationnistes, la restauration de l’autorité de la France ne peut passer que par le travail. C’est dans cette perspective qu’il est amené à participer au Commissariat à la lutte contre le chômage. En théorie, ses principes semblent efficaces. Sauf qu’en pratique, il est vite rattrapé par la réalité, et ses choix personnels finissent par avoir des conséquences irrémédiables, tant sur le pays que sur sa vie personnelle et familiale.
Cette dimension familiale, évoquée en filigrane à travers la voix off de sa femme Paulette, interprétée par Sandrine Blancke, donne tout son sens à la correspondance épistolaire et permet au récit de gagner en épaisseur dramatique. Cette voix intime est d’ailleurs régulièrement bousculée par des morceaux de musique volontairement décalés avec l’époque, qui viennent, à intervalles réguliers, fissurer l’illusion narrative. Car c’est bien la famille qui semble être le véritable talon d’Achille de cet homme, dont le reste des actions semble relever d’une certaine indifférence. C’est là, du reste, la seconde grille de lecture du film : en s’impliquant dans la collaboration, que cherche vraiment à fuir l’arrière-grand-père du réalisateur ? Pourquoi refuse-t-il d’assumer ses responsabilités personnelles ? Que cherche-t-il à cacher, et pourquoi ?
En vérité, le spectateur assiste à la déchéance d’un homme promis à un grand destin : une succession de choix individuels finit par engendrer une lassitude qui, elle-même, le conduit à accepter, peu à peu, les pires décisions, sapant son entreprise initiale de restauration.
Là où il devient compliqué d’avoir un avis définitif, c’est précisément que le réalisateur ne donne aucune clé de lecture, et cela semble à dessein. À part quelques dates disséminées au fil du récit, on ne sait presque rien du personnage principal : ni ce qu’il a fait auparavant, ni ce qu’il cherche à fuir de son passé. On finit par être mal à l’aise devant un héros dont on ne sait plus vraiment si les choix relèvent de l’opportunisme, de la conviction ou de la lassitude. Et c’est justement en ne donnant pas toutes les clés de lecture que le réalisateur nous empêche de le juger, ouvrant paradoxalement une brèche pour la nuance et évitant au spectateur d’élaborer des jugements hâtifs.
Même s’il ne s’oppose jamais frontalement au régime qui lui permet de gagner sa vie et d’accéder ainsi à une certaine position sociale, il tient malgré tout à remettre en cause, ne serait-ce que subrepticement, les élans les plus extrêmes du régime. Face à des dilemmes moraux qui, pour lui, n’en semblent pas vraiment être, le visage fermé de Swann Arlaud ne laisse jamais rien paraître.
Ce brouillage des pistes, volontaire, s’incarne également dans la mise en scène, dont l’anachronisme relève d’un parti pris assumé : les scènes de danse, à l’aspect résolument moderne, semblent parfois tournées comme un clip ; la musique actuelle se superpose aux images d’archives ; les mouvements de caméra fluides et les gros plans permettent d’être au plus près des personnages. Jusque dans les dialogues, dont le vocabulaire résolument contemporain participe pleinement de cet anachronisme, Notre Salut brouille sans cesse la frontière entre les époques.
Le tour de force de Notre Salut réside dans sa capacité à peindre une fresque familiale qui permet, à la fois, de montrer les mécanismes par lesquels la France a peu à peu vacillé dans un régime totalitaire, sous le consentement de ceux qui étaient en place, et de nous interroger sur la situation actuelle, dont les parallèles ne peuvent être ignorés.
La fin, frustrante, en ne prenant jamais parti, nous pousse à interroger nos propres convictions : plutôt que de juger Henri, on finit par se demander ce qu’on aurait, vraiment, fait à sa place. Certes, le réalisateur ne nous invite pas à juger. Il illustre néanmoins, et surtout, comment une démocratie peut vaciller dès lors que chacun préfère taire ses convictions personnelles au profit d’opportunités professionnelles ou sociales.
Notre salut nous questionne, en définitive, sur le danger de faire des choix par contrainte plutôt que par conviction ou par adhésion à des valeurs. Et ce faisant, ce film sur la France de 1940 nous conduit à nous interroger sur nos propres responsabilités, en tant que citoyens de 2026.
