Critique- Mémoire de fille: le témoignage d’Annie Ernaux

Judith Godrèche adapte sur grand écran le roman autobiographique écrit par Annie Ernaux en 2016, Mémoire de fille, dans lequel l’écrivaine revient sur un épisode douloureux de sa jeunesse. Une œuvre forte sur le consentement et le viol.

Judith Godrèche, qui a récemment contribué à la mise en lumière des violences sexistes et sexuelles dans le milieu du cinéma, choisit d’adapter ce récit dont le témoignage fait écho au sien. La cinéaste ne pouvait qu’être sensible à cette histoire, en portant à l’écran le livre d’Annie Ernaux, dont les pages racontent son expérience de monitrice dans une colonie de vacances. Mémoire de fille explore les éveils et les rapports sexuels d’un groupe de jeunes adultes, où le désir occupe une place centrale.

Incarnée par Tess Barthélémy, la propre fille de la réalisatrice, Annie Duchesne est une jeune femme prude, réservée, issue d’un milieu populaire, qui découvre sans transition un univers où ses camarades, filles comme garçons, se montrent bien plus libérés et attirés par les jeux de séduction. Mémoire de fille compose un tableau troublant tant il préfigure les scandales récents autour du patriarcat, de la domination masculine et d’une jeunesse où les conquêtes amoureuses semblent primer sur toute autre considération. La description proposée par Godrèche devient le miroir d’une époque lointaine dont les mœurs se révèlent parfois proches des rapports de force contemporains entre les hommes et les femmes.

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Dans sa mise en scène, Godrèche privilégie la suggestion et plonge son héroïne dans un brouillard permanent, entre consentement et sentiment d’agression sexuelle. La plupart des plans, souvent figés sur la tension qui habite Annie et sur sa naïveté apparente, traduisent sans ambiguïté les émotions qui la traversent. Les compositions, alternant entre les couloirs de la colonie et les chambres, reconstituent progressivement un huis clos dont le piège se referme, mettant en lumière une véritable mécanique de prédation. La cinéaste filme H (Victor Bonnel) comme une figure dominante, guidée par l’infidélité et une sexualité compulsive.

Il est intéressant de constater que le décor de la colonie de vacances représente l’exact opposé de la personnalité d’Annie. Là où le lieu évoque la liberté et l’émancipation, Judith Godrèche en révèle une face plus sombre, en contradiction avec la prudence de son héroïne. Une galerie de jeunes filles accentue cette opposition, chacune affichant une grande liberté de mœurs, quitte à délaisser la véritable notion de consentement au profit d’une quête permanente du plaisir. Dans ce bouillonnement, les souvenirs d’Annie Ernaux ressurgissent avec force et les quelque 160 pages du roman deviennent un long métrage sans équivoque sur ce que l’écrivaine a qualifié de viol. Sur ce point, les scènes se passent presque de dialogues tant l’emprise apparaît évidente, en opposition à la fragilité d’une adolescente qui découvre la sexualité sans plaisir, prisonnière d’un corps qui ne lui appartient plus et d’un profond traumatisme physique et psychologique.

Mémoire de fille restitue avec justesse son contexte et éclaire la publication tardive d’une œuvre pourtant rédigée dès 1982. Judith Godrèche en extrait l’essentiel, extrapole parfois, pour donner vie à une multitude de souvenirs précis, réunis en un témoignage bouleversant d’années vécues sous le poids du silence et de l’incertitude. Deux temporalités s’entrechoquent alors, avec des similitudes qui demeurent troublantes. La cinéaste confie le rôle principal à sa fille Tess Barthélémy, dans un personnage aux antipodes de la facilité, dont le jeu oscille entre une apparente froideur et une souffrance intérieure paralysante. L’actrice parvient à restituer toutes les nuances de ce personnage complexe, qui trouvent aujourd’hui un écho particulièrement fort.

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Dans Mémoire de fille, Judith Godrèche signe une mise en scène viscérale et profondément dénonciatrice. Elle y insuffle une énergie libératrice qui prend la forme d’une expiation des blessures du passé, toujours présentes. Ce film ne pouvait sans doute être porté que par un regard féminin, tant il fait résonner les expériences de Judith Godrèche et d’Annie Ernaux. Le message, porté avec force, accompagne l’évolution des mentalités et le déplacement de la peur vers ceux qui en étaient jusqu’alors rarement les destinataires, tout en donnant une nouvelle vie cinématographique à l’autobiographie de l’écrivaine.

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