Dans Rose, le réalisateur autrichien Markus Schleinzer fait accomplir un tour de force exceptionnel à Sandra Hüller, dans ce récit de femmes se travestissant en hommes pour pouvoir jouir d’une certaine liberté.
Un homme, balafré à la suite d’une bataille, revient dans un village et réclame son héritage : des terres, une ferme, documents officiels à l’appui. Rose est de ces films qui convoquent le conte de fées et le mystère, une œuvre qui permet de laisser libre cours à l’imagination et à des fantasmes genrés divers. Ce nouveau film de Markus Schleinzer est bel et bien une histoire de genre, sur fond de domination masculine et de travestissement d’une femme qui doit s’approprier toutes les gestuelles du sexe opposé. Blessé au visage, imposant par sa stature, dur au possible, le soldat-paysan fait figure d’autorité, ce que le cinéaste décrit comme une véritable recherche d’épanouissement dans un monde rempli d’hommes.

La magie du récit séduit, lui qui se plaît à verser dans le féminisme, à construire des oppositions et à contrebalancer ouvertement les règles strictes de l’époque, celle de la fin de la guerre de Trente Ans, terminée en 1648. Une période où les femmes tiennent un rôle à l’écart de leurs congénères masculins, habitués à travailler la terre et à tout gérer. Rose invente, réinvente, crée une passerelle entre le possible et l’impossible, en filmant ce personnage aux attributs féminins mais à l’allure virile, prêt à vivre de l’héritage qui lui est dû.
Filmé dans un noir et blanc qui procure un grain encore plus particulier, ce long-métrage propose une mise en scène concentrée sur l’ambiance et sur cette inversion genrée, épurée, stylisée, sans rythme mais avec de l’audace, où l’esthétique se marie avec la froideur excessive et nécessaire des plans. Ceux-ci se passent de grands dialogues : tout se joue sur le mystère imposé, jusqu’au rebondissement ultime de la révélation. En tout cas, Rose se veut être un pamphlet en faveur des femmes du XVIIe siècle, à mi-chemin entre la fantaisie et la rêverie utopique, mais aussi le dessein d’une liberté conquise par le déguisement armurier.
Sandra Hüller, qui incarnera prochainement Wolfgang Herrndorf au cinéma, réussit un exploit : celui d’une composition aux antipodes de ce qu’elle est, une prestation taillée dans le roc, récompensée à Berlin pour ce travail. L’interprète allemande est bien le symbole que le pantalon octroie des droits, dans un univers étouffé par des règlements et dans une société corsetée jusqu’à l’essoufflement par un protestantisme forcené.
