Interview- Abinash Bikram Shah: « montrer cette frontière invisible entre la société dominante et les personnes Kinnar »

En salles le mercredi 23 septembre 2026, Les Éléphants dans la brume explore le quotidien et les coutumes de la communauté Kinnar, une population marginalisée au Népal. Un film présenté au Festival de Cannes 2026, qui permet de découvrir une communauté et une organisation encore largement méconnues. Rencontre avec le cinéaste népalais Abinash Bikram Shah.

Propos recueillis par Sylvain Jaufry.

Les Éléphants dans la brume est vraiment marquant, parce qu’il permet de découvrir les Kinnar, un groupe très organisé et assez méconnu en France. C’est aussi un film très riche et très informatif, qui permet d’explorer cette identité, notamment autour de la question de l’identité transgenre. Pourquoi avoir voulu mettre cette communauté au centre du film ?

Abinash Bikram Shah : Je sais que cette communauté existe depuis mon enfance. Je les voyais aller de maison en maison, faire des représentations, donner des bénédictions et tout ça. Mais à cette époque, je ne savais pas vraiment comment elles fonctionnaient. Je ne savais même pas si c’était véritablement une communauté ou autre chose.

Pendant mon enfance, je ne savais pratiquement rien à leur sujet. Je savais seulement qu’elles donnaient des bénédictions. C’est tout ce que nous savions, parce qu’au Népal, les gens croyaient vraiment qu’elles avaient ce pouvoir de bénir.

Et récemment, pendant la pandémie, j’essayais d’échapper à l’horreur des informations sur le Covid. C’était une période tellement difficile. J’étais sur mon téléphone, je faisais défiler TikTok, les vidéos… Je voyais ces vidéos très belles, très drôles. Elles étaient simplement elles-mêmes : un groupe de personnes, une sorte de famille, qui partageaient leur quotidien à travers ces vidéos.

Et à l’inverse, il y avait énormément de commentaires haineux de la part des utilisateurs. Mais ça ne les empêchait pas de continuer. Elles faisaient leurs vidéos malgré toute cette haine. Et je me suis dit que j’allais aller les rencontrer.

Au départ, je pensais peut-être faire un court métrage. Je me disais : « Peut-être que je peux faire un film sur ces femmes Kinnar, sur leur rapport aux vidéos et sur la manière dont la société les attaque. » Alors je suis allé les rencontrer.

La première chose que j’ai découverte, c’est qu’elles vivent comme une famille. Elles sont en quelque sorte rejetées. Quand ta famille te rejette, quand la société te rejette, tu formes une nouvelle sorte de famille, une nouvelle forme de parenté, avec la Guru Mata. C’est une relation mère-fille. La Guru Mata est en quelque sorte la grand-mère, la mère de toutes. Elle a quelque chose de très maternel.

Et cela m’a énormément marqué. Parce qu’elles sont toutes rejetées par la société, elles ont créé ce nouveau lien, cette relation mère-fille, par pure nécessité : pour leur sécurité, pour l’amour, pour leur survie et pour tout le reste. Et j’ai vraiment voulu explorer cela.

Je voulais donc montrer non seulement la manière dont la société les traite, mais aussi cette nouvelle famille, ce lien qui existe entre elles. Elles sont magnifiques. C’est vraiment une grande famille.

C’est à ce moment-là que j’ai décidé de faire un film sur elles. Et plus j’allais les voir pour mes recherches, plus j’en apprenais sur leur fonctionnement, sur leurs dynamiques, sur leur place dans la société.

Tout cela m’a fait comprendre que ce ne serait finalement pas un court métrage, mais un long métrage.

Vouliez-vous montrer une autre facette du Népal contemporain, avec toutes ces transformations, mais aussi la place des personnes transgenres dans la société et toutes ses contradictions ? Montrer la diversité sexuelle ?

Abinash Bikram Shah : Pour moi, il est très important de montrer la place des personnes queer dans la société. De montrer où nous nous situons. Dans mon film, j’essaie de montrer cette frontière invisible entre la société dominante et les personnes Kinnar, les personnes queer ou, plus largement, les personnes marginalisées.

En apparence, tout semble aller bien. Ces femmes Kinnar vont dans les maisons pour donner des bénédictions. Parfois, les gens viennent à leur rencontre. Mais dès qu’elles franchissent cette frontière, simplement pour poser des questions, tout à coup, le statu quo s’effondre.

Je voulais vraiment montrer cela à la société népalaise. Au moins, dans la société népalaise : où nous situons-nous ? Où ces personnes Kinnar se situent-elles ? Parce que les gens croient qu’elles ont ce pouvoir de bénir. Elles viennent dans les maisons, donnent leur bénédiction à ceux qui en ont besoin. C’est en quelque sorte transactionnel. Les gens leur donnent de l’argent, puis les portes se ferment et elles repartent chez elles. C’est tellement hypocrite. Je voulais vraiment montrer où elles se situent réellement. Et c’est très important que les Népalais le comprennent.

Ce ne sont pas seulement des femmes transgenres qui sont marginalisées. Il y a tellement d’autres formes de marginalisation au Népal, comme la question des castes. Dans notre société, il y a des castes supérieures et des castes inférieures. C’est très important pour le Népal de comprendre tout cela. Et c’est à cause de tout cela que j’ai fait ce film.

Les éléphants sont généralement considérés comme sacrés et divins au Népal, mais aussi en Inde. Et dans le film, ils apparaissent plutôt comme un danger, comme une menace. Pourquoi avoir choisi de les présenter ainsi, alors qu’ils sont normalement associés au sacré et au divin ?

Abinash Bikram Shah : En fait, je voulais comparer les femmes Kinnar et les éléphants. Ils sont sacrés parce qu’ils vont chez les gens ordinaires, entre guillemets, pour donner des bénédictions. Dans ce sens, ils sont sacrés. Et les éléphants aussi. Dans notre région du monde, ils sont très sacrés. Nous avons ce dieu à tête d’éléphant, Ganesh.

Donc, c’est simplement que les gens ne t’acceptent que tant que tu restes à l’intérieur de la frontière qu’ils ont eux-mêmes créée. Je voulais montrer cette contradiction dans la manière dont nous vivons dans la société népalaise.

Tu vénères ce dieu éléphant, mais quand l’éléphant sort de la forêt, tu cherches à le faire fuir. C’est assez ironique. Et c’est pareil avec les femmes Kinnar. Les gens les acceptent seulement jusqu’à un certain point. Et lorsqu’elles sortent de cette limite et mettent la société mal à l’aise, les gens les chassent également.

C’est donc cette comparaison entre l’éléphant et les femmes Kinnar. Et, pendant mes recherches, une des mères de la communauté Kinnar m’a raconté une vieille histoire. Elle m’a demandé : « Abinash, tu te souviens de l’histoire de l’aveugle et de l’éléphant ? » J’ai répondu : « Non, tu peux me la raconter ? »

Elle m’a expliqué que cet homme aveugle avait une vision très limitée de ce à quoi ressemble un éléphant. Et c’est la même chose avec la société népalaise. Elle a une vision très limitée de ce que nous sommes. Soit elle pense que nous sommes des femmes mystiques, abstraites, sacrées, qui donnent des bénédictions, soit elle nous réduit à cela. Elle ne nous considère pas comme des êtres humains dans leur totalité.

C’est comme ça que l’éléphant et les femmes Kinnar se sont retrouvés dans le film. Et quand j’ai fait des recherches sur les éléphants, j’ai découvert qu’ils sont des animaux matriarcaux. La vieille femelle dirige le groupe. Et c’est très similaire aux femmes Kinnar. La Guru Mata est comme la vieille femme qui dirige toutes les autres, toute la famille.

Tout s’est alors mis en place pour moi : la manière dont la société fonctionne, la manière dont elles fonctionnent, tout. C’était très intéressant.

Les éléphants ne sont pas montrés directement. Pourtant, nous ressentons constamment leur présence dans le film. Est-ce une métaphore des personnes marginalisées, rejetées à cause de leur identité sexuelle ?

Abinash Bikram Shah : Exactement. Ils sont là dans la forêt, dans le brouillard, mais on ne peut pas empêcher leur bruit de parvenir jusqu’à nous.

On ressent leur présence tout au long du film. Ils sont toujours là, c’est simplement qu’on ne les voit pas.

les éléphants dans la brume

Comment avez-vous travaillé le son dans le film pour qu’on puisse ressentir cette peur ?

Abinash Bikram Shah : Le concepteur sonore a été impliqué dès le début du film. Nous voulions en fait diviser le son en trois paysages sonores différents.

Le premier se situe dans ce qu’on pourrait appeler la zone urbaine, où Pirati va voir son maître. Le deuxième, c’est celui de la maison de la Guru Mata. Et le troisième, celui du village. Le plus important, c’est justement le son du village.

Comme je le disais, nous ne voyons pas l’éléphant. Il faut donc vraiment ressentir cette menace. L’éléphant est en quelque sorte une utilisation de l’espace hors champ. C’est comme ça que nous créons le danger et la peur pour les spectateurs, et peut-être aussi pour les villageois.

Et ce que j’ai découvert, c’est que le village est très silencieux. Il y a ce son de danger qui vient de la jungle et de tout ce qui l’entoure. Mais tout le monde sait ce que vous faites dans le village. Tout le monde sait tout. Chaque maison sait ce que font les autres.

Tout le monde observe, en quelque sorte, ce que font ces femmes trans. Mais quand vous quittez le village pour aller en ville, il y a énormément de monde, énormément de circulation. Et soudain, vous êtes seul. Personne ne fait attention à vous.

Puis vous arrivez dans la maison de la Guru Mata, qui possède quelque chose de spirituel. Ces trois paysages sonores correspondent donc à trois sortes de métaphores. Et cela fonctionnait très bien.

Dans le village, nous voulions que tout donne l’impression d’être silencieux. Et à cause de ce silence, nous entendons vraiment, consciemment, tous les sons qui existent. Tout a donc été conçu autour de cette idée.

Comment avez-vous travaillé la lumière et la photographie pour faire ressortir ces éléments naturels : le sombre, le gris, la brume, mais aussi le brouillard ?

Abinash Bikram Shah : En fait, nous avions une idée très claire : nous voulions nous inspirer d’une photographe appelée Nan Goldin. Nous avions ce travail comme référence. C’est quelque chose de très brut, mais aussi très puissant. Nous voulions créer quelque chose dans cet esprit. Et c’était la genèse de tout le travail sur la lumière et de tout ce que nous avons fait dans le film.

Et puis nous n’avions pas énormément de lumières non plus. C’était aussi une nécessité pratique. Mais nous voulions parvenir à cette esthétique de Nan Goldin.

Nous avons essayé d’obtenir quelque chose de similaire dans notre film. Je ne sais pas dans quelle mesure nous y sommes parvenus, mais c’était notre référence principale.

les éléphants dans la brume

Pirati doit respecter certaines règles au sein de cette communauté. Elle est une mère, une partie du temps. Mais elle cherche aussi à s’en libérer, notamment parce qu’elle souhaite avoir une relation avec un homme. Est-ce que cette contradiction était importante dans la construction du personnage ? Cette attirance pour un homme, cette question de l’identité et de la sexualité, alors qu’elle appartient aussi à cette communauté et à ses règles ? Ces deux aspects sont vraiment contradictoires.

Abinash Bikram Shah : Oui, c’est une contradiction, comme vous le dites. C’est même au cœur du film. Et, comme vous l’avez dit, c’est humain d’être contradictoire. Nous suivons certaines règles, mais parce que nous sommes humains, nous en transgressons aussi certaines.

Cette communauté Kinnar possède des règles très strictes. L’une d’elles est de ne pas avoir de relations sexuelles avec des hommes. Sinon, la bénédiction disparaît, le pouvoir que vous possédez disparaît. Mais Pirati, elle, regarde un homme. Elle essaie même de s’enfuir avec lui.

C’est une question de liberté, de choix personnel. Mais comme elle appartient à cette communauté, à cette famille qu’elle a choisie, il lui est très difficile de simplement prendre une décision et de partir. Parce que cette communauté lui a tellement donné. Elle ne veut pas tout abandonner pour partir avec cet homme.

Elle se retrouve donc dans un vrai dilemme. Mais elle ne veut pas non plus renoncer à cet homme. Et ce n’est pas seulement une question de sexe. C’est surtout l’amour qu’elle reçoit de lui. Elle a quarante ans et, pour la première fois, elle fait véritablement l’expérience d’un amour profond. Et je trouvais que c’était quelque chose de très fort à écrire et à montrer dans le film.

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