Garance, de Jeanne Herry, en salles le mercredi 23 septembre 2026, retrace le parcours d’une jeune femme confrontée à son addiction à l’alcool et qui cherche courageusement une issue. Dans ce film, la cinéaste française livre un portrait lucide et réaliste et filme le combat d’une femme pour s’en sortir.
Rencontre avec Jeanne Herry et Sara Giraudeau.
Propos recueillis par Sylvain Jaufry.
Garance est un film très intéressant sur l’alcoolisme, traité cette fois du côté des femmes, un sujet encore assez peu abordé au cinéma, davantage traité du côté des hommes. C’est aussi l’occasion de faire un petit lien avec vos précédents films, notamment Pupille et Je verrai toujours vos visages, puisque dans ces deux films, c’est plutôt la parole qui permet aux personnages de se raconter. Ils sont conscients de ce qu’ils font, de ce qu’ils disent, mais ils ont aussi tendance à reprendre possession de leur vie et de leur histoire.
Est-ce que vous aviez envie de raconter la trajectoire d’un personnage qui a justement plus de difficultés à se raconter, notamment à cause de son addiction ?
Jeanne Herry: Oui et non. Dans le sens où c’est quelqu’un qui arrive à dire qu’elle est alcoolique, et qui l’assume, et qui sait parler de son quotidien. Elle a de la répartie, elle sait, avec le verbe, elle sait se défendre, elle sait plaire aussi. Donc c’est pas quelqu’un qui a un rapport empêché à la parole, à la verbalisation.
Elle est très démonstrative. Mais c’est pas quelqu’un qui va aller tout de suite chez un psy pour savoir pourquoi elle est comme ça, où sont ses failles, d’où viennent-elles, est-ce qu’elle a été traumatisée.
C’est pas quelqu’un qui ouvre le capot pour aller voir ce qu’il y a dans son psychisme, pour comprendre d’où vient ce besoin. Elle a accusé réception du fait qu’elle était alcoolique, elle vit avec l’alcool, c’est comme ça.
Donc c’est sûr qu’elle n’a pas ce degré d’introspection, et donc de parler d’elle-même à cet endroit-là.
Et pour moi, Garance, c’est aussi quand même un récit d’émancipation à la fin. C’est la trajectoire d’une femme qui est à la fois très, très libre et très, très enfermée, et qui va réussir à s’émanciper.
Pour ce personnage, vous êtes partie d’un témoignage de la vraie vie. Vous avez dit que vous souhaitiez absolument recréer le réel. Donc vous vous nourrissez effectivement du réel pour transformer ce réel en fiction.
Jeanne Herry: Le réel me donne beaucoup d’imagination. C’est vrai que le réel me permet de partir, me déclenche beaucoup d’imagination. Donc c’est des super points de départ pour moi.

Il y a un point de bascule dans le film. Votre personnage, l’amoureuse, qui s’appelle Pauline, est plus posée, plus calme. Est-ce que c’est un personnage qui crée une opposition de caractère, la douceur, la légèreté, face à l’explosivité et l’impulsivité aussi de Garance ? Est-ce que ce personnage a un effet anxiolytique sur le personnage de Garance ?
Sara Giraudeau: Elles sont très, très différentes. Est-ce qu’il y a un effet anxiolytique ? Je sais pas. Il y a un amour qui est très clair. Alors, je sais pas comment expliquer l’attirance de l’une pour l’autre, mais en tout cas, c’est un amour qui est très fort tout de suite.
Il y a une honnêteté entre les deux, entre ces deux femmes, dès la première scène. C’est vrai que ce qu’on disait avec Adèle, dans cette première scène, elle lui annonce qu’elle est alcoolique et elle, elle lui dit que ça fait longtemps qu’elle n’a pas aimé. Et c’est des choses que, de chaque côté, c’est des choses qu’on ne dit pas aux gens dans les premières minutes où on se côtoie.
Donc, c’est vrai qu’elles ont ça de commun, c’est qu’elles sont sincères et honnêtes avec l’autre. Donc, quelque part, c’est une manière un peu de se raconter dans ses failles. Elles ouvrent les portes à leurs failles, à l’autre en tout cas.
Non, je pense que ça fait du bien, mais ça fait du bien aussi d’avoir des oppositions de caractère. Et je pense que les opposés s’attirent aussi.
Et là, elles amènent une forme de stabilité. Mais en tout cas, il manque des piliers dans la vie de Garance. Ils sont très fragiles. Il y a beaucoup de dangers qui reposent quand même sur les piliers familiaux. Sa sœur qui est malade, son métier qui peut être aussi un petit peu incertain, même si elle le fait avec exigence et avec énergie et volonté.
Il y a quand même beaucoup d’espérance. On est avec elle sur quelques années comme ça, sur une femme qui se cherche, sur une femme qui essaie de tout gérer comme elle peut et qui est un peu en train de plonger.
Et là, elle rencontre Pauline, qui est une figure très stable, très solide, qui lui donne confiance, en fait.
Jeanne Herry: Non, je pense qu’elles ont quand même des atomes crochus…Elles sont complices parce qu’elles sont marrantes toutes les deux, quand même. Elles ont de la fantaisie. Elles savent rire ensemble. C’est l’harmonie des contraires.
Sara Giraudeau: Justement, elle ne boit pas trop. Elle n’aime pas les sorties. Mais c’est pas pour ça qu’elle n’aime pas ça. Elle n’est pas rangée. Elle est très autonome et elle est fidèle avec elle-même. Les gens qui n’aiment pas trop le monde, ou qui sont assez indépendants dans leur manière de vivre, ne sont pas forcément sages. C’est aussi le fruit des choix qu’ils ont faits.
Elle a un métier très manuel, solitaire. Ce serait comme une peintre. C’est des choix de vie, des tempéraments, des personnalités.
Est-ce que c’est un personnage qui fait partie de votre cheminement cinématographique, sur la reconstruction d’une femme?
Jeanne Herry: J’ai besoin de raconter des chemins de combat, des chemins de patience, des chemins de réparation, souvent. Et pour moi, c’est des épopées à chaque fois. Je les vis vraiment comme des épopées intimes de quelqu’un qui chevauche, qui essaye, qui se bagarre, qui tombe, qui se relève.
Ça, c’est dans tous les films. Et c’est vrai que les ressources sont trouvées par mes personnages dans leurs liens aux autres, dans le réconfort des autres, dans la qualité relationnelle avec les autres.
Donc, il y a cette constante dans mes films.

Est-ce que vous pensez que l’alcoolisme au féminin est tabou au cinéma ?
Jeanne Herry: Non, je ne dirais pas que c’est un tabou. Il y a Opening Night, qui en reparle. Et puis il y a Betty, le film de Claude Chabrol, qui est très beau aussi, très sombre, mais très beau. Non, je pense qu’il y a des femmes alcooliques au cinéma.
Mais je ne sais pas si c’est un tabou. Je pense que, dans le réel en tout cas, on associe rarement l’alcoolisme des femmes à quelque chose qui est glamour, ou qui peut être un peu sexy, un peu rock’n’roll. Et puis c’est rarement une composante qui fait envie chez les filles.
Donc ça peut être associé à beaucoup de pathétique, à beaucoup d’hystérie, de violence et tout ça.
C’est vrai que là, il y avait une volonté de montrer une alcoolique fonctionnelle, qui tient les rênes de sa vie quand même, qui gère avec ça, jusqu’à ce que ça lui pose vraiment beaucoup de problèmes et qu’elle ne puisse plus tout bien tenir, tout bien porter.
Et puis c’est associé avec beaucoup de vitalité. Elle est séduisante, pour moi. Elle est attachante. Elle est dans le monde et elle propose des choses aux autres. Elle est dans le contact. Elle est fiable, elle est marrante, elle est sympa. Donc il y a quelque chose… Elle est courageuse.
Donc c’était aussi associé avec beaucoup de vie. Et voilà, ce n’est pas qu’une personne malade, et ça ne la définit pas entièrement.

Une réflexion sur “Interview Jeanne Herry-Sara Giraudeau: « explorer des choses qui vont générer de la matière humaine »”