Critique – L’Arabe : Malek Bensmaïl redonne un nom à l’Arabe de Camus

Avec L’Arabe, Malek Bensmaïl signe son premier long métrage de fiction et poursuit un geste déjà présent dans son travail de documentariste : décloisonner, décoloniser les esprits. Librement adapté du roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, son film cherche à redonner à « l’Arabe » un nom et une histoire, celle que L’Étranger d’Albert Camus avait réduite au silence. Présenté en compétition au Festival international du film de Rotterdam, le film sort en France le 4 novembre 2026.

L’idée de départ naît d’une discussion avec Kamel Daoud et de son manuscrit, qui reprenait déjà le fil de Camus pour le retourner. L’Arabe s’inscrit dans cette même démarche, avec l’ambition de restituer un contexte et une mémoire effacée plutôt que de corriger un classique. Le film devient ainsi une chronique de la douceur de vivre, traversée par l’absurde, où la référence à Camus souligne à la fois le vertige de la situation et la nécessité de la replacer dans l’histoire.

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Le titre porte déjà l’enjeu. Redonner à l’Arabe un nom, c’est refuser l’anonymat colonial, refuser qu’une partie d’un peuple reste une silhouette sans identité. Malek Bensmaïl opère moins une adaptation qu’un déplacement, un renversement du regard.

Le film raconte deux histoires en une, dont le découpage et la frontière entre les flashbacks en noir et blanc et le présent en couleur permettent des va-et-vient historiques sans jamais perdre la matière du récit. Le noir et blanc ouvre un espace de fabulation, celui de la colonisation : il resserre les personnages dans leurs catégories, traduit visuellement la ségrégation, tandis que la couleur ramène au présent, à ce qui continue de travailler les corps et les mémoires.

Ce va-et-vient fait entendre la continuité dramatique et historique entre les époques, entre la violence coloniale et ses héritages. Le mélange entre langue arabe et français devient lui aussi un enjeu de pouvoir et d’idéologie. Paradoxalement, le film parle surtout du silence, des non-dits.

Malek Bensmaïl montre un pays qui s’est occidentalisé dans ses pratiques, avec l’alcool, les bars, une certaine douceur de vivre, alors même que l’Algérie semble au bord du gouffre. Elle est plus libre qu’on pourrait le croire, mais elle refuse aussi de se regarder elle-même. Le film n’idéalise pas cette société qui consomme et qui fuit, pendant que la décennie noire referme son étau.

De l’autre côté, la France n’est pas épargnée. Les anciens colonisateurs ne se posent pas la question de l’appropriation du territoire, de ce qu’ils ont pris et laissé derrière eux. L’Arabe interroge les non-dits des deux pays : en Algérie comme en France, on a capitalisé sur des événements pour les transformer en matières à dire, ou à taire. On cache ce qu’on veut pour pousser les citoyens à recréer une union nationale, sans jamais leur poser les bonnes questions.

Le récit s’organise autour de quatre personnages : Kamel, journaliste, Haroun, sa mère et son frère. Kamel documente, mais il fuit aussi une partie de son passé et de son histoire. Son travail de journaliste devient une manière de chercher la vérité sans forcément vouloir la rencontrer.

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Ahmed Benaissa incarne Haroun, dont le frère a été assassiné.

La mère, interprétée par Hiam Abbass, est à la fois nourricière et monstrueuse. Elle incarne la violence subie et héritée, cette souffrance qui se transmet quand elle n’a jamais pu être nommée. Le rapport psychologique entre les personnages repose sur cette retenue : les comédiens jouent peu, mais chaque silence pèse.

Ahmed Benaïssa donne au personnage d’Haroun une présence bouleversante. L’acteur est décédé en mai 2022, ce qui avait interrompu le tournage, et le film porte ainsi en lui une part de deuil, comme si la fiction et le réel se rejoignaient.

Au fond, L’Arabe raconte une loi du talion revisitée : une histoire de vengeance aveugle et de responsabilités fuies des deux côtés de la Méditerranée. La violence subie devient violence intériorisée, puis transmise. Le film demande au spectateur d’interroger cette mécanique, sans jamais désigner de coupable unique.

C’est là toute la nuance du film. Il montre une Algérie qui refuse de se regarder, mais aussi une France qui n’a jamais vraiment regardé ce qu’elle avait fait. Entre les deux, on trouve de superbes paysages, une véritable ode au voyage, et une forme d’intertextualité, avec des références de plusieurs natures, dont une italienne, qui donnent au film une texture à la fois méditerranéenne et mélancolique.

L’Arabe est un film sur le silence, sur ce qu’on ne dit pas, sur ce qu’on transmet malgré tout. La souffrance collective y est portée par une mise en scène délicate, qui préfère la retenue à l’éclat, la suggestion au discours. Malek Bensmaïl signe une œuvre d’un universalisme qui fait écho à aujourd’hui : celle d’un pays qui cherche encore son nom, et d’une histoire qui, tant qu’elle n’est pas dite, continue de peser sur les mémoires.

L’Arabe, de Malek Bensmaïl. Avec Ahmed Benaïssa, Hiam Abbass et Dali Benssalah. France, Algérie, Suisse, 2026, 1 h 46. En salles le 4 novembre 2026. Fiches : Allociné, Unifrance.

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