Retrouvez nos coups de coeurs de la semaine, dont Louise, et notre coup de griffe.
Les coups de coeur:

Louise, de Nicolas Keitel
Avec Louise, Nicolas Keitel signe un premier film d’une grande délicatesse, porté par trois personnages féminins unis face à une masculinité toxique envahissante. L’histoire suit Marion, témoin d’une violente dispute familiale, arrachée à sa mère et ballotée d’un foyer à l’autre jusqu’à devenir journaliste. Sa quête de retrouver celles qu’elle a aimées ouvre un récit bouleversant sur la réparation intime et familiale.
La mise en scène, très attentive aux visages, magnifie notamment celui de Diane Rouxel, dont le regard porte le drame et la renaissance du personnage. Keitel adopte une narration progressive, laissant les liens se reformer pas à pas, tandis que l’écriture devient pour Louise un moyen de reconnection.
Le film célèbre la résistance, la solidarité et la douceur des femmes qui tentent de survivre à la violence masculine. Au cœur du récit règne l’amour, surtout celui d’une mère pour son enfant, traité avec une pudeur bouleversante.
D’une sensibilité rare, Louise s’impose comme un geste de cinéma humain, sincère et lumineux — un des plus beaux films français de l’année.

La Condition, de Jérôme Bonnell
La Condition s’ouvre dans une maison bourgeoise où Jérôme Bonnell installe immédiatement une frontière sociale nette entre maîtres et domestiques. Le film séduit par son esthétique : décors minutieux, lumière en clair-obscur et photographie somptueuse rappelant les tableaux de Georges de La Tour. Sous cette beauté plastique, Bonnell déploie un récit d’époque empreint de douceur et de retenue.
L’histoire suit une jeune bonne, incarnée par Galatéa Belluggi, mise enceinte par son patron. Cette grossesse fait vaciller l’équilibre d’une famille bourgeoise et met en lumière le poids du patriarcat, tout en révélant une complicité inattendue entre la domestique et la maîtresse de maison. À travers cette relation fragile, le film interroge la place des femmes au XIXᵉ siècle, prisonnières des conventions mais animées par un désir d’émancipation.
Bonnell filme sans artifices l’effondrement des barrières sociales, fidèle à ses thèmes de prédilection : les émotions retenues, les non-dits, les attachements discrets. Porté par les interprétations sensibles de Louise Chevillotte et Galatéa Belluggi, La Condition devient un conte social élégant, délicat et profondément humain.

Love Me Tender, de Anna Cazenave-Cambet
Love Me Tender suit Clémence, une femme qui se reconstruit en retrouvant dans la natation un espace de liberté et de stabilité. Séparée de son mari mais encore liée à lui par leur fils, elle lui annonce qu’elle vit désormais des histoires avec des femmes. Cette révélation fissure leur équilibre déjà fragile et fait basculer l’ex-mari dans un ressentiment sourd, jusqu’à des accusations infondées d’inceste utilisées comme arme contre elle.
Anna Cazenave Cambet filme ce déraillement avec sobriété, sans jamais verser dans le drame démonstratif. Clémence n’est ni victime parfaite ni héroïne : elle avance comme elle peut, portée par son désir d’écrire et d’aimer librement, notamment dans une relation discrète avec un personnage interprété par Monia Chokri. La maternité y est montrée avec une grande justesse, loin des clichés, comme une réalité imparfaite et mouvante que le monde peine à comprendre.
La voix-off de Vicky Krieps accompagne ce parcours intérieur, révélant les doutes et la fatigue de Clémence. Le film devient ainsi le récit d’une acceptation : celle de liens qui ne reviendront peut-être pas, mais qui permettent d’ouvrir un nouvel espace de vie choisie. Tendre et rugueux, Love Me Tender éclaire avec une grande finesse ce que coûte aux femmes le fait d’exister hors du cadre, en s’appuyant sur les gestes et les silences plutôt que sur la démonstration.

Elle entend pas la moto, de Dominique Fischbach
Dans Elle entend pas la moto, Dominique Fischbach s’intéresse à la surdité à travers le portrait de Manon Altazin, jeune kinésithérapeute dont le parcours incarne autant les avancées que les obstacles liés au handicap auditif. Le film se déroule dans un chalet familial où Manon retrouve ses parents, offrant à la réalisatrice un cadre intime pour évoquer une vie marquée par les difficultés mais aussi par une impressionnante capacité de résilience.
Les échanges entre Manon et ses parents révèlent un cocon familial éprouvé par la surdité — touchant également son frère Maxime, décédé — et par les multiples combats pour accéder aux soins, au soutien scolaire et à une intégration sociale trop souvent entravée par des institutions défaillantes. À travers images d’archives et témoignages, Fischbach met en lumière une jeune femme qui, dès l’enfance, a su dépasser les obstacles pour construire une vie autonome et épanouie.
Le film souligne autant les manquements de l’Éducation nationale et des politiques publiques que la force intérieure de Manon, véritable modèle d’adaptation et d’empathie. Sensible et humain, Elle n’entend pas la moto devient ainsi un puissant plaidoyer pour une société plus inclusive et une meilleure reconnaissance des réalités du handicap auditif.

Resurrection, de Bi Gan
Avec Résurrection, Bi Gan compose une traversée du XXᵉ siècle à travers les formes et les illusions du cinéma. Le film se développe comme une rêverie continue, guidée par une narratrice aux identités multiples et par un « rêvoleur », figure hybride équipée d’un projecteur dans les entrailles. Son voyage, plus sensoriel que narratif, glisse d’une époque à l’autre dans un mouvement fluide et énigmatique.
Les décors évoquent sans les citer Méliès, Murnau, Kurosawa ou Wong Kar-wai, comme autant d’empreintes laissées sur l’histoire du 7ᵉ art. La bande-son, mêlant Chopin, Bach, rock, musiques traditionnelles et M83, amplifie cette traversée des genres. Bi Gan multiplie les expérimentations formelles, dont un plan-séquence de quarante minutes qui prolonge l’immersion.
Le film n’impose aucune clé de lecture, préférant la sensation à l’explication. Porté par une mélancolie diffuse, Résurrection propose un conte cinématographique ouvert, parfois exigeant, mais d’une beauté plastique indéniable.
Le coup de griffe:

La Petite cuisine de Mehdi, de Amine Adjina
Mehdi travaille dans un restaurant de cuisine française qu’il rêve de reprendre avec sa compagne. Mais ce jeune Algérien cache à sa mère Fatima aussi bien sa relation que sa passion pour la gastronomie hexagonale. Amine Adjina signe une comédie sympathique mais trop sage, qui s’enlise dans des quiproquos attendus et un scénario alourdi de clichés déjà vus. Une œuvre gentille, sans véritable saveur.
