Présenté en compétition au Festival de Cannes 2025, L’Agent secret permet à Kleber Mendonça Filho d’évoquer un pan douloureux de l’histoire de son pays, entre politique et corruption.
Situé en 1977, en pleine dictature militaire brésilienne, le film suit Marcelo, alias Armando, un homme tentant de reconstruire sa vie mais rattrapé par un passé trouble. Fidèle à un cinéma devenu symbole de résistance politique, Mendonça Filho replonge dans les tourments d’un Brésil qui peine encore à panser ses plaies. Le choix de Recife, sa ville natale, n’a rien d’anodin : elle demeure le décor privilégié d’un cinéaste qui filme sa terre comme une mémoire vivante, un lieu d’oppression autant que de survie.
Deux ans après Portraits fantômes, L’Agent secret marque le retour de Mendonça Filho à la fiction. À travers le parcours d’un homme en fuite, il signe un film hybride, à la croisée du thriller politique, du récit d’espionnage et du drame de résistance. Il remue un pan enfoui de l’histoire brésilienne des années 1970, mêlant satire politique, ironie mordante et touches d’humour noir. Dans une séquence emblématique, un cinéma projette Les Dents de la mer de Steven Spielberg : la créature aquatique y devient métaphore d’un pouvoir dévorant, celui de la dictature militaire, mais aussi reflet de l’ombre intérieure du protagoniste. Wagner Moura, impressionnant de retenue, incarne un homme dont on sait peu de choses, sinon son désir d’effacer le passé.
Ce qui frappe dans L’Agent secret, c’est la manière dont Mendonça Filho tisse plusieurs thématiques : l’oppression, la surveillance, la paranoïa, mais aussi le poids du traumatisme collectif. En confrontant passé et présent, le film souligne combien la dictature hante encore le Brésil contemporain. À travers une jeune femme d’aujourd’hui, le cinéaste montre que la mémoire n’a jamais été totalement effacée. L’Agent secret s’impose alors comme une œuvre de réminiscence, renouant avec la veine contestataire et tranchante du réalisateur.
La mise en scène prolonge celle de Bacurau : les rues sont filmées comme des espaces de surveillance, les intérieurs dégagent une moiteur étouffante, saturés de couleurs vives et de lumière artificielle. Le cadrage, souvent fixe, instaure une tension insidieuse, tandis que le rythme lent renforce le climat de suspicion. L’esthétique restitue avec minutie le vintage des années 1970, où dominent les jaunes éclatants et les rouges profonds, donnant au film une texture presque tactile.
Mendonça Filho prend un plaisir évident à mêler deux ambiances : les tensions intérieures d’un pays meurtri et la joie des coutumes brésiliennes, notamment le carnaval de Recife, filmé comme un exutoire collectif. Cette fête, omniprésente dans le récit, symbolise la survivance des traditions et la vitalité d’un peuple malgré la répression. Elle incarne une renaissance possible, l’espoir d’une ville nouvelle, où la douleur se mêle à la joie.
Sur près de trois heures, L’Agent secret souffre parfois de quelques longueurs et d’un sentiment d’incompréhension, tant le film exige une connaissance du contexte historique. Mais cette complexité fait sa richesse : de la confusion naît une évidence, celle de la mémoire collective. En cela, le film se révèle passionnant, dense, et justifie un second visionnage pour mieux saisir ses multiples couches de lecture, entre thriller politique et méditation sur la mémoire.
L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, en salles le 17 décembre 2025.
Note:
4/5
La bande-annonce:
