Le cinéma perd l’une de ses voix les plus intransigeantes. Le réalisateur hongrois Béla Tarr est mort à l’âge de 70 ans, laissant derrière lui une œuvre rare, resserrée, mais d’une influence considérable. Cinéaste du temps étiré, des corps fatigués et des paysages moraux en ruine, Tarr n’a jamais cherché à divertir. Il a filmé l’état du monde lorsqu’il ne reste plus grand-chose à sauver.
Né en 1955 en Hongrie, Béla Tarr grandit dans un contexte politique étouffant, marqué par la surveillance et la défiance idéologique. Autodidacte à ses débuts, il réalise très jeune des films ancrés dans un réalisme social brutal. Ses premières œuvres montrent des existences modestes, enfermées dans des structures économiques et politiques sans issue. La caméra est proche des visages, attentive aux gestes, déjà animée par une profonde méfiance envers les récits rassurants.
Mais à partir des années 1980, le cinéma de Tarr opère une mutation radicale. Le social ne lui suffit plus : il cherche à saisir quelque chose de plus vaste, de plus sombre, presque cosmique. C’est à cette période qu’il trouve sa forme définitive : le noir et blanc, les plans-séquences interminables, la répétition des gestes, l’effacement progressif de toute intrigue traditionnelle. Le temps devient la matière première de son cinéma.
Cette évolution est indissociable de sa collaboration avec l’écrivain László Krasznahorkai, dont les romans nourrissent plusieurs de ses films. Ensemble, ils construisent un univers où les personnages semblent prisonniers d’un mouvement circulaire, condamnés à attendre un changement qui ne viendra jamais. Chez Tarr, l’histoire ne progresse pas : elle s’use.
En 1994, Satantango marque un tournant décisif. Fresque de plus de sept heures, le film devient instantanément un objet mythique. Décrivant l’effondrement moral d’une communauté rurale d’Europe de l’Est, il impose une expérience de cinéma extrême, où le spectateur doit accepter la lenteur, la fatigue et l’errance. Plus qu’un film, Satantango est une épreuve, une immersion totale dans un monde sans promesse.
Les œuvres suivantes approfondissent cette vision crépusculaire. Les Harmonies Werckmeister observe la montée de la peur collective et du chaos à travers le désordre d’un village enneigé. L’Homme de Londres, adaptation d’un roman de Simenon, détourne les codes du film noir pour en faire une méditation sur la culpabilité et le hasard. Chaque film semble avancer vers une extinction progressive.
Avec Le Cheval de Turin, Béla Tarr signe un adieu glaçant. Inspiré d’un épisode de la vie de Nietzsche, le film montre la disparition lente de toute énergie vitale : le vent, la lumière, la parole, la volonté. Couronné à Berlin, il est présenté par Tarr comme son dernier film. Il tiendra parole.
Admiré par Martin Scorsese, Gus Van Sant ou László Nemes, Béla Tarr laisse un héritage paradoxal : un cinéma difficile, parfois éprouvant, mais essentiel. À l’heure de l’accélération permanente, il aura rappelé que le cinéma peut encore être un art de la durée, de l’endurance et de la lucidité. Un art qui regarde le monde jusqu’au bout.
