Critique-Les Immortelles: entre le visible et l’invisible

Il y a un âge où l’on croit que les liens sont indestructibles. Où l’amitié tient lieu de refuge, de promesse, parfois même de manifeste. Les Immortelles s’inscrit pleinement dans cet instant fragile, celui où l’adolescence se vit comme un absolu. Pour son nouveau long métrage, Caroline Deruas Peano choisit de filmer ce moment précis où tout déborde — les émotions, les rêves, les corps — avant que la réalité ne vienne brutalement en rompre l’élan.

Charlotte et Liza ont 17 ans et la certitude que rien ne pourra les séparer. Leur amitié est totale, presque exclusive. Depuis le sud de la France, elles se projettent vers Paris, la musique, la création, une vie à inventer ensemble. L’une écrit, l’autre chante. Le film capte cette effervescence propre à l’adolescence, cette foi presque aveugle dans l’avenir, avant de faire surgir l’impensable : la mort soudaine de Liza. Un basculement sec, sans transition, qui laisse Charlotte seule face à un vide impossible à nommer.

Plutôt que de s’engager dans un récit de deuil classique, Deruas Peano opte pour une narration éclatée, à l’image de l’état intérieur de son héroïne. Le film refuse la linéarité rassurante. Il préfère les détours, les ruptures de ton, les glissements vers l’onirisme. Comme si la fiction elle-même cherchait à fuir un réel devenu trop lourd à porter. Cette fragmentation n’est pas un effet de style gratuit : elle traduit la difficulté à accepter la disparition, à remettre de l’ordre dans un monde désormais disloqué.

La mise en scène assume pleinement ses excès. Ralentis, écrans divisés, séquences musicales viennent rythmer le récit, parfois jusqu’à la saturation. Mais Les Immortelles ne vise jamais le réalisme pur. Il cherche à restituer une sensation : celle d’un âge où tout est vécu à l’extrême, où la douleur comme la joie prennent des proportions démesurées. Ce cinéma de l’intensité épouse la subjectivité adolescente, quitte à désorienter, mais sans jamais perdre son cap émotionnel.

Le duo formé par Léna Garrel et Louiza Aura constitue le cœur battant du film. Leur complicité donne une crédibilité immédiate à cette amitié fusionnelle. Avant la rupture, le film prend le temps d’installer leur lien, de le rendre tangible, afin que l’absence devienne ensuite un véritable poids. Autour d’elles, les tensions familiales, les désirs inavoués et les maladresses propres à l’adolescence ancrent le récit dans une réalité familière, bientôt fissurée.

À travers ses échappées vers un ailleurs imaginaire, Les Immortelles interroge la possibilité de continuer à aimer au-delà de la perte. Peut-on survivre à l’absence sans renoncer à la joie ? Peut-on rester fidèle à ce qui a été sans se condamner à l’immobilité ? Le film ne donne pas de réponses nettes. Il préfère accompagner ses personnages dans cette zone trouble où le souvenir devient à la fois refuge et entrave.

Œuvre profondément habitée, Les Immortelles avance à découvert, sans chercher à lisser ses aspérités. Il trébuche parfois, se perd brièvement dans ses propres audaces, mais ne renonce jamais à sa liberté formelle. Et c’est précisément dans cette fragilité assumée que le film trouve sa force : rappeler que l’adolescence, comme le cinéma, est un territoire où le risque est souvent la condition de l’émotion.

La bande-annonce:

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