Derrière les palmiers, de Meryem Benm’Barek, en salles ce mercredi 1er avril, raconte la rencontre entre deux milieux sociaux opposés, ainsi que le choix cornélien et ambigu d’un jeune homme tiraillé entre deux amours. Le film est l’occasion, pour la cinéaste, de décrire les frictions et les dissensions qui traversent ces univers.
Rencontre avec Meryem Benm’Barek et Sara Giraudeau.
Propos recueillis par Sylvain Jaufry
Derrière les palmiers est un film très social, qui raconte la collision entre deux univers différents : le modèle occidental et le modèle marocain, à travers l’histoire de deux jeunes femmes amoureuses de ce Mehdi, qui semble tiraillé entre deux amours et également entre ses parents. En lisant le dossier de presse, j’ai vu que vous aviez déjà, dans vos précédentes réalisations, une appétence pour les tensions sociales et les formes de confrontation entre milieux. C’est aussi le cas dans ce film. Est-ce que c’était pour vous une manière de continuer sur ce chemin-là, et d’explorer peut-être de façon plus frontale ce que j’appelle les zones de friction entre ces milieux sociaux, notamment entre Mehdi, sa famille, et la famille plus bourgeoise de Marie ?
Meryem Benm’Barek: Sofia abordait déjà les mécanismes de classe et la manière dont la société peut fonctionner comme un rouleau compresseur social, avec des rapports entre les trois classes sociales au Maroc. La classe dominante dans le film était la bourgeoisie marocaine. Elle calque en partie son mode de vie sur l’Occident, donc il y avait déjà les prémices de cette question, mais de manière beaucoup moins frontale, comme vous le dites. Là, j’avais vraiment envie d’explorer et de proposer une immersion dans le monde des touristes étrangers au Maroc. Je voulais aller plus loin sur cette question de l’Occident, de sa présence au Maroc, des rapports de domination et des frictions qui peuvent en émerger dans les rapports intimes, notamment amoureux. J’avais envie d’aller plus loin dans cette exploration.
Sara, votre personnage est évidemment très important dans le film. C’est une femme qui ressent une forme de rupture sociale et peut-être le désir de sortir du cadre dans lequel elle a grandi et évolue encore. À la lecture du scénario, est-ce que vous avez été attirée par ce tiraillement, entre le fait de rester conforme aux attentes de son milieu et l’attirance pour un univers qui n’est pas le sien, à travers le personnage de Mehdi ?
Sara Giraudeau: Ce qui était attirant dans ce personnage, c’était de comprendre sa solitude et son fonctionnement. On pourrait penser que Marie est manipulatrice, mais je ne la voyais pas ainsi. Je pense qu’elle est enfermée dans des codes, dans un milieu social, dans un mécanisme qui la dépasse. Elle vient de ces grandes familles très riches qui se comportent comme chez elles au Maroc, tout en restant finalement des touristes. Elle n’a pas été éduquée à s’ouvrir réellement au monde . La vision qu’on lui en propose est très étriquée, toujours filtrée par son milieu social. Elle est attirée par un autre monde, par la découverte, mais elle continue de regarder à travers le prisme qu’on lui a transmis depuis l’enfance. C’est une autre forme d’enfermement.
D’ailleurs, que ce soit le milieu social, la religion ou les normes, tout renvoie à des formes d’enfermement. Les trois personnages sont chacun prisonniers de leur solitude et de leur condition. Aucun ne cherche à faire du mal. C’est surtout le personnage de Driss qui se retrouve sous pression, tiraillé entre sa condition, son amour sincère pour Selma, et les empêchements sociaux et religieux. Cela le pousse aussi vers un autre monde, celui de l’argent, mais aussi de la liberté.
La sensualité joue un rôle très important dans le film. Pour Marie, la découverte de l’autre passe aussi par là. C’est même l’inverse de ce qu’il vit avec Selma, où cette dimension est empêchée.
Dans une culture européenne, la rencontre passe aussi par le corps, par la sensualité. Cette liberté-là contraste avec l’interdit qu’il ressent ailleurs. Il y a donc à la fois un rapport de classe et un rapport amoureux, profondément politique : quelles sont les règles, où sont les empêchements, et qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, le corps aspire à une forme de liberté ?
C’est cette tension qui finit par le ronger.
Meryem Benm’Barek : Il ne faut pas oublier que le premier élan qui pousse Mehdi vers Marie, c’est sa frustration sexuelle. Ce n’est pas du tout un désir d’ascension sociale au départ. L’ascension vient ensuite, non pas parce qu’il la demande, mais parce que Marie la lui propose, voire la lui impose. À aucun moment, il ne réclame quoi que ce soit. Il est très bien là où il est, il ne manque de rien. Mais pour être accepté selon les codes du milieu de Marie, il doit changer : avoir un autre travail, s’habiller autrement, s’exprimer autrement, devenir quelqu’un d’autre. C’est à ce moment-là qu’elle réactive chez lui un rêve enfoui. Mais, au départ, son élan est avant tout un élan de désir.
Mehdi se plie à une forme d’idéologie capitaliste qui, au départ, n’est pas motivée par un désir d’ascension sociale. Est-ce que, selon vous, il est pris au piège de cette ambiguïté, au point que cela l’éloigne de ses sentiments, notamment envers Selma ?
Meryem Benm’Barek: Oui, bien sûr. C’est même le cœur du film. Il raconte la limite de ce rêve capitaliste, cette idée que posséder davantage rend heureux, que l’ascension sociale suffit. Mais justement, le film montre que ce n’est pas le cas. Sans spoiler, il y a un moment clé où il prend conscience qu’il s’est totalement fourvoyé et qu’il a perdu quelque chose d’absolument précieux.
La fin nous fait penser à une forme de thriller. Vous évoquez cette influence dans le dossier de presse, tout en disant qu’elle n’est pas centrale. Est-ce que, pour vous, le film relève avant tout d’une approche réaliste et sociale, ou bien d’une forme de thriller ?
Meryem Benm’Barek: Je pense que les deux peuvent coexister. J’ai sans doute, de manière inconsciente, un vrai goût pour le thriller. J’ai découvert le cinéma à travers les grands thrillers un peu “cheesy” des années 90, et j’adore ça : Brian De Palma, Adrian Lyne… Je suis complètement cliente de cet univers. D’ailleurs, je rêve de faire un grand thriller érotique, dans cette ambiance-là. J’ai quelques idées. Même si je ne pense pas en termes de genre quand j’écris, je crois que mon goût s’impose peu à peu. Au fil de l’écriture, il y a une intention, une tension, du suspense qui se dessinent, presque malgré moi. Et ça se retrouve aussi dans les personnages.
Sara Giraudeau : Dans Sofia, il y avait déjà cette idée. Ce sont des personnages qui vont courir à leur perte. Dans un thriller, un personnage est progressivement pris en étau au fil du récit. Au départ, ni Sofia ni Mehdi ne font consciemment un choix pour aller vers cette chute. Tout part d’un premier mauvais choix, presque anodin, qui déclenche un enchaînement. La pelote de laine se déroule, et l’étau se resserre peu à peu autour d’eux. Ce sont des personnages qui courent à leur perte sans en avoir pleinement conscience au départ.
Meryem Benm’Barek: C’est pour ça qu’il y a un côté tragédie grecque dans le film, avec cette idée de destin. On sent dès le départ que cela va mal se passer.
Le film s’ouvre d’ailleurs sur un personnage qui évoque ses choix : on comprend très vite qu’il a fait une erreur. Mais l’enjeu n’est pas tant de savoir quel est ce mauvais choix, que de voir comment tout cela se met en place, cet effet boule de neige qui conduit à la chute. C’est là que la question du genre intervient. Mais ce genre s’appuie toujours sur des dimensions sociales et politiques.
Il n’y a rien de plus politique que de faire un film. Le cinéma est politique. Même lorsqu’on pense ne pas traiter de politique, c’est déjà un positionnement en soi. Le film prend donc forcément appui sur ces enjeux.
Au niveau de votre personnage de Marie, est-ce que vous percevez un contraste fort avec celui de sa mère, incarnée par Carole Bouquet, qui apparaît plus froide, plus rigide, très attachée aux normes sociales bourgeoises ? Est-ce que Marie, au contraire, vous semble plus nuancée dans sa manière d’être et de penser ?
Sara Giraudeau : Je pense que cela renvoie à une nouvelle génération, qui arrive dans ces familles et qui bouscule les codes, tout en étant profondément perdue. Marie est totalement perdue. Elle adhère au fonctionnement de sa famille, mais en même temps, une partie d’elle le rejette. C’est cette contradiction qui m’intéressait : vouloir être rebelle, refuser les codes, tout en y étant complètement conformée, parce qu’on a été construit avec cette vision du monde. Elle est remplie de rêves. Elle se dit qu’elle peut en sortir, qu’elle est différente, qu’elle est ouverte à autre chose. Mais elle reste dans une forme de naïveté. Et pour moi, la naïveté n’est pas la candeur. La candeur peut être belle, presque lumineuse. La naïveté, au contraire, vient d’un manque d’introspection, d’un manque de recul sur soi-même.
Elle agit donc davantage par instinct, presque dans une forme de fuite, sans être pleinement consciente de sa condition. C’est ce qui la pousse à faire les choix qu’elle fait, à poursuivre une vie à laquelle elle aspire, mais qui, au fond, la mène à une forme de perdition…
Meryem Benm’Barek :Et puis, il ne faut pas oublier qu’elle reproduit ce qu’elle a elle-même subi. Ce qu’elle fait à Mehdi, c’est exactement ce que sa mère lui fait à elle.
Sara Giraudeau: Il y a un rapport assez malsain. On pourrait croire à une relation fusionnelle, mais c’est aussi un rapport de domination au sein même de la famille. Il y a des rapports de pouvoir, et elle est, au fond, emprisonnée dans sa vie.
Meryem Benm’Barek: Il y a aussi une forme de rivalité. Les relations mère-fille sont toujours complexes, mais ici, la question de l’argent joue un rôle central.
Sara Giraudeau: La mère a, je pense, empêché sa fille de développer son indépendance. C’est pour cela qu’à 40 ans, elle semble encore comme une jeune fille de 18 ans, qui ne sait pas vraiment ce qu’elle veut faire de sa vie. Elle n’existe pas vraiment en dehors des autres, passe d’un homme à l’autre, sans véritable stabilité. Comme elle ne se fait pas confiance, elle ne peut pas non plus faire confiance aux autres. Elle évolue ainsi sur des sables mouvants, toujours en train de se chercher, et je pense que cette quête ne s’arrêtera jamais.
Le personnage de Selma est beaucoup plus fort dans l’intention.
Meryem Benm’Barek : Dans le jeu, elles sont très différentes, notamment dans le rapport au corps. L’une est très ancrée, les pieds sur terre, avec une vraie stabilité, qui se ressent même dans sa démarche. L’autre, au contraire, a quelque chose de plus évanescent, presque flottant. Cela se voit aussi dans sa manière d’apparaître dès la première séquence — celle qui figure sur l’affiche — avec cette robe blanche, comme une apparition.
Les décors matérialisent à la fois le milieu marocain et le milieu bourgeois occidental. On remarque notamment, dans la villa très blanche et lumineuse, des éléments qui évoquent un héritage post-colonial. Est-ce que vous aviez l’intention de montrer la persistance — voire la survivance — de cet héritage à travers le film, Derrière les palmiers, comme le symbole d’une collision entre deux mondes ?
Meryem Benm’Barek : Ce que raconte le film, c’est la manière dont la grande Histoire — en l’occurrence l’histoire coloniale — laisse des traces dans la petite histoire, ici une histoire d’amour. Il montre comment le politique s’infiltre dans l’intime, notamment lorsqu’il n’y a pas de rapport d’égalité au sein d’une relation. Qu’est-ce que l’on transporte avec soi de cet héritage ? Cette idée de domination, mais aussi de soumission. Si ces mécanismes ne sont pas déconstruits, s’ils ne sont pas nommés, s’il n’y a pas de mise à plat des rapports de pouvoir, alors ils continuent d’exister. Et la question devient : qu’est-ce que l’on emporte avec nous dans nos relations intimes, quand ce travail n’a pas été fait ?
La bande-annonce:
