Interview-Bérangère McNeese: « une forme de cercle de sororité »

Dans son premier film, Les Filles du ciel, Bérangère McNeese interroge la question de la sororité en montrant l’univers d’un petit microcosme féminin qui vit en marge de la société. Un multiple portrait de femmes. Interview avec une cinéaste qui se nourrit du social.

Propos recueillis par Sylvain Jaufry

Les Filles du ciel est un mélange entre les films de Ken Loach et le cinéma social français, avec cette histoire de Diamant brut, à travers ces jeunes filles qui vivent de petits boulots dans un appartement partagé en colocation. Vous dites dans le dossier de presse que vous aviez fait auparavant un court métrage qui s’appelle Matrioshka, dans lequel vous aviez commencé à développer un intérêt pour ce cinéma social. On se rend compte, avec Les Filles du ciel, qu’il y a quand même un lien avec Matrioshka. Est-ce que c’était l’envie de poursuivre, à travers ces trajectoires féminines, cette exploration du cinéma social, en racontant ces destinées de jeunes filles ?

Bérangère McNeese: Matrioshka suit la relation d’une jeune fille de 16 ans avec sa mère, qui l’a eue à 16 ans. Le film raconte une relation forte, marquée par un amour parfois étouffant, qui, malgré les meilleures intentions de protection, peut aller jusqu’à diriger les choix de la jeune fille à sa place. Une fois Matrioshka sorti, il a eu la chance de beaucoup voyager, de susciter un certain intérêt. J’ai rencontré des producteurs, notamment Pierre-Emmanuel Fleurantin, qui a produit Les Filles du ciel, et qui m’a proposé de développer une version longue du film. J’avais le sentiment d’avoir fait le tour de Matrioshka. Je m’étais intensément plongée dans ce projet, et les temps d’écriture étant très longs, j’ai ressenti le besoin de nourrir de nouvelles choses.

Mon tout premier court métrage, réalisé en 2015, s’intitulait Le sommet des Amazones. Il racontait déjà l’histoire de jeunes filles vivant ensemble, en marge du monde, dans un appartement avec des matelas au sol. J’avais envie de retourner dans cet univers, avec le sentiment de ne pas en avoir fait le tour. Il existe un lien avec Matrioshka, notamment dans cette idée d’un amour sororal qui cherche à soutenir mais qui peut aussi devenir enfermant. Les personnages sont différents, mais certains enjeux demeurent, créant un véritable pont entre les deux films.

Mallorie, personnage interprété par Shirel Nataf, est la figure dominante du groupe et a également un bébé dans le film. Votre film est-il aussi traversé par la question de la maternité ?

Bérangère McNeese: Bien sûr, je pense que la maternité est là, mais c’est aussi la maternité en tant que choix. Quand une grossesse arrive, et qu’il s’agit d’une assez jeune fille, la question est : qu’est-ce qu’on fait ? Il y en a qui veulent faire famille, et il y en a qui trouvent un endroit, ce groupe, pour élever l’enfant ensemble et lui donner tout l’amour dont il a besoin, même si parfois la réalité peut être un peu bancale. Elles sont en boîte de nuit, il y a quelque chose que nous, spectateurs peut-être plus adultes, pouvons imaginer comme n’étant pas très pérenne, mais ce sont de vraies bosseuses, et elles font du mieux qu’elles peuvent. Mais c’est vraiment la maternité comme choix, et quand le film avance et que d’autres questions se posent, on voit que ce sont des choix qui ne sont pas transposables.

Bérangère McNeese
Les Filles du ciel-Bérangère McNeese

Vous parlez ici de survie financière, professionnelle, dans un monde dominé par la nuit et par les hommes. Cela fait penser à la notion de sororité, en lien avec cet appartement qui est au cœur du film. Puisque cet appartement occupe une place majeure, est-ce qu’il représente une forme d’espace refuge pour ces jeunes femmes, un lieu pour se protéger et mieux résister aux difficultés du monde extérieur, qu’elles affrontent en boîte de nuit ou à travers leurs petits boulots, où la réalité est difficile ? Un espace de solidarité féminine?

Bérangère McNeese: Je pense que le mot “refuge” est juste. C’est vraiment ça. D’ailleurs, le titre, Les Filles du ciel, renvoie à cette espèce de bulle au dernier étage de l’immeuble, qui est leur refuge. Ce que j’avais envie de raconter, c’est comment ces jeunes femmes se reconnaissent entre elles. Quand Mallorie voit Héloïse dans la rue, elle doit se voir elle-même, ou voir ses amies avec qui elle vit déjà. Elle perçoit immédiatement quelqu’un qui lui ressemble, qu’elle ne peut pas laisser comme ça. Cela crée une forme de cercle, de sororité, de solidarité féminine — peu importe le mot utilisé, c’est cela. Le film se construit aussi autour de cette idée : comment on continue, même quand c’est difficile. Raconter la sororité, c’était aussi s’inscrire dans un thème qui a beaucoup évolué ces dix dernières années. Ce n’est plus un concept nouveau aujourd’hui, on en connaît les contours.

Et au niveau cinématographique et social en général ?

Bérangère McNeese: Je pense que les récits sororaux existent. Il y a beaucoup d’essais fascinants sur la question, sur la puissance de l’amitié féminine. On questionne aussi les schémas qui ont toujours été établis, et la manière de remettre parfois l’amitié au centre. Il y a beaucoup de réflexions, à la fois sociologiques, artistiques et culturelles, et le cinéma s’en fait le reflet. Quand j’ai commencé à écrire ce court métrage, il y a dix ans, la question de la sororité n’était pas du tout la même qu’aujourd’hui. On essaie d’en déplacer les lignes, largement même. Je voulais absolument sortir d’une vision un peu utopique de la sororité : l’idée que, si l’on met des filles ensemble en les isolant des garçons, tout irait bien. Ce n’est pas du tout le sujet. Elles se débrouillent, elles composent avec le réel. Et je pense qu’Héloïse, notamment, a envie de rester dans le monde. Elle ne cherche pas à s’isoler complètement. C’est aussi ce qu’elle apporte au groupe : l’idée que s’exclure totalement n’est pas une solution.

Les Filles du ciel/ Bérangère McNeese

Si l’on parle du personnage d’Héloïse, qui entretient une relation assez profonde, voire protectrice, avec le personnage interprété par Shirel Nataf, est-ce qu’il était important de raconter une relation de protection, mais aussi de mentorat entre ces deux jeunes femmes? Est-ce que c’était aussi un moyen de montrer une forme de cohésion au sein du groupe, une solidarité qui se crée entre chacune d’elles?

Bérangère McNeese: Je pense qu’il y a à la fois une dimension de mentorat, mais là où ça dépasse cela pour moi, c’est que j’ai des souvenirs, à l’adolescence, d’avoir vu autour de moi — et aussi expérimenté — des amitiés très fortes, qui s’apparentent presque à de la fascination. Je pense qu’Héloïse, lorsqu’elle rencontre Mallorie, est dans cette forme de fascination. Les autres filles aussi : il y a quelque chose qui les attire dans leur liberté, leur franc-parler, leur manière d’être au monde, la façon dont elles se présentent, notamment en boîte de nuit, face à des hommes dont elles n’ont pas peur et qu’elles ont même l’impression de dominer. Même si, de l’extérieur, on peut lire la situation autrement — puisqu’elles sont aussi dans une forme de service et que ce sont elles qui travaillent —, elles ont malgré tout le sentiment d’être en contrôle. C’est quelque chose que j’admire. D’une certaine manière, je me projette un peu dans le personnage d’Héloïse en les écrivant. J’ai moi-même brièvement fait ce travail, et je me souviens avoir vu des jeunes femmes le faire extrêmement bien, entrer dans ce rôle avec une forme de maîtrise. Moi, je n’y arrivais pas du tout. J’étais très mauvaise, donc je n’ai pas continué, mais cela nourrissait une fascination pour leur force, leur impavidité, leur capacité à ne pas se laisser dicter une manière d’être.

Je pense que c’est cela qui se joue entre Héloïse et Mallorie : une fascination, mais aussi un accueil. Mallorie accueille Héloïse, et en même temps, la fascine profondément. Une fois que ces quatre jeunes femmes sont réunies, presque comme dans un laboratoire, au sein de ce groupe fermé, la relation se complexifie. Dès lors qu’Héloïse cherche à s’en extraire, même légèrement, cela devient difficile. Cette émancipation, sous couvert de protection et d’amour, est compliquée. C’est toute la question du groupe : il peut à la fois protéger et soutenir, mais aussi enfermer. Et le film interroge cet équilibre, ce point de bascule entre les deux .

Vous parliez de force. C’est aussi un élément central du film : cette force que l’on voit chez ces jeunes femmes pour résister. Vous filmez leurs énergies, leur débrouille, mais aussi une forme de joie qui contraste avec la dureté du monde extérieur. Est-ce qu’il était nécessaire de montrer cette précarité sans tomber dans une forme de misérabilisme ?

Bérangère McNeese: Ah oui, c’était essentiel, vraiment au cœur du projet. Cette forme de précarité est manifeste, il y a un côté débrouille, mais l’idée n’était pas du tout de faire un portrait misérabiliste de ces jeunes femmes, ni un regard d’auteur ou de scénariste qui dirait : “regardez comme c’est dur d’être une jeune femme”. Ce n’était pas du tout ça. Ces jeunes filles s’estiment, je pense, assez chanceuses. Ce sont des bosseuses, elles se débrouillent. Ce n’est pas toujours évident, mais elles se sont trouvées, elles se sentent protégées. Je crois qu’elles s’amusent aussi en boîte. Il y a cette petite fille qu’elles élèvent ensemble et qu’elles aiment profondément. Elles sont marrantes, lumineuses, malignes. Je m’attache à des personnages que je trouve intelligents, et une manière de les rendre ainsi, c’est de leur donner de l’humour. C’était donc important, pour que l’on s’attache à elles, qu’elles ne se regardent jamais avec dépit ou misérabilisme, au contraire. Je voulais aussi faire un film très lumineux. Cela ne veut pas dire pour autant que la lumière vient de l’argent.

Comment avez-vous réussi à filmer et à travailler cette dynamique collective que l’on voit dans le film, avec de jeunes actrices très investies, qui portent parfois des dialogues à bâtons rompus, et des rôles exigeants ?

Bérangère McNeese: Etant moi-même comédienne, ce que je préfère dans la mise en scène, c’est l’écriture des dialogues, la direction des comédiens et le montage du jeu — ce qui revient finalement à la même chose : travailler la performance des acteurs. Ce que je mets en place pour le tournage, ce sont de longues prises, avec une équipe technique très mobile, y compris à la caméra. Cela passe beaucoup par l’épaule, notamment, mais aussi par un travail du son qui se met au service de ce qui se joue. Le jeu est au centre, et tout s’adapte à lui. Ce sont donc de très longues prises, pendant lesquelles j’interviens, je lance des répliques à répéter, je propose des pistes sur lesquelles les comédiens rebondissent. Je peux aussi faire intervenir des répliques venant d’autres partenaires pour faire émerger des moments de jeu qui n’étaient pas prévus. On refait plusieurs fois la scène au sein d’une même prise. L’idée, c’est de capter des moments de vérité, puis de tout retravailler au montage, de réduire, de resserrer. On travaille aussi, le plus possible, à deux caméras. L’effort de mise en scène se concentre donc avant tout autour du jeu.

Les Filles du ciel, de Bérangère McNeese, en salles le 25 mars 2026.

La bande-annonce:

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