Il y a dix ans, Le Fils de Saul bouleversait durablement notre regard sur la représentation de la Shoah. Puis Sunset confirmait qu’il ne s’agissait pas d’un coup d’éclat isolé mais bien d’une œuvre en construction, exigeante, tendue vers la question de l’identité et des fractures de l’Histoire. Avec Orphelin, présenté à la Mostra de Venise, László Nemes poursuit ce chemin avec une intensité intime qui touche droit au cœur.
Budapest, 1957. La révolution hongroise a été écrasée et le pays tente de se redéfinir sous domination soviétique. Dans cette ville encore marquée par la peur et le silence, Andor, adolescent juif, grandit dans l’attente d’un père disparu dans les camps. Cette absence est devenue une certitude, presque une colonne vertébrale. Elle structure son rapport au monde, à sa mère, à lui-même. L’irruption d’un homme affirmant être son véritable géniteur bouleverse cet équilibre fragile. Boucher de métier, figure massive et dérangeante, il prétend avoir sauvé la mère d’Andor pendant la guerre.
À partir de cet instant, Orphelin s’attache à capter le tremblement intérieur d’un garçon confronté à la chute de son propre récit. Comme dans ses précédents films, Nemes filme au plus près. Sa caméra épouse les visages, s’attarde sur les silences, laisse hors champ ce qui pourrait être démonstratif. L’Histoire est toujours là, mais en arrière-plan, comme une pression constante. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas le grand discours, mais la secousse intime. Chez lui, les drames collectifs se lisent dans un regard, dans une respiration retenue, dans un pas hésitant. La relation entre Andor et cet homme qu’il refuse d’appeler père devient le cœur vibrant du film. La confrontation n’est jamais spectaculaire. Elle est contenue, tendue, parfois presque imperceptible.
C’est précisément cette retenue qui lui donne sa force. Dans le rôle du père, Grégory Gadebois impose une présence saisissante. Il incarne un homme opaque, rugueux, mais traversé d’une humanité fragile. Rien n’est simple, rien n’est tranché, et c’est dans cette zone grise que le film trouve sa profondeur. On retrouve dans Orphelin les échos du Fils de Saul dans cette manière d’enfermer le spectateur dans une perception subjective, presque étouffée, et ceux de Sunset dans cette quête de vérité qui fissure les certitudes.
Mais ici, Nemes resserre encore davantage son récit sur la cellule familiale, sur la transmission, sur la question essentielle : que fait-on de l’héritage qu’on nous impose ? Orphelin touche parce qu’il ne cherche jamais à surligner ses intentions. Il accompagne le mouvement intérieur d’un adolescent qui voit son monde se redessiner malgré lui. Il parle de mémoire, de filiation, d’identité, mais toujours à hauteur d’homme.
Avec Orphelin, László Nemes confirme la cohérence et la maturité de son cinéma. Un cinéma exigeant, sensoriel, profondément humain, qui interroge le passé sans jamais perdre de vue ceux qui en portent les traces. Un film habité, intime, qui s’inscrit naturellement dans la continuité d’une œuvre déjà essentielle.
La bande-annonce:
