Présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, L’Être aimé apparaît comme l’essence même du cinéma de Rodrigo Sorogoyen, cinéaste qui a toujours filmé les liens humains comme des champs de bataille. Et Javier Bardem y atteint, une nouvelle fois, des sommets.
L’Être aimé raconte une histoire de retrouvailles entre un père et sa fille, réunis autour d’un repas puis d’un projet de tournage. Sorogoyen y développe les valeurs sentimentales, les rancœurs enfouies et les distances affectives au milieu des prises de vues. Le film devient alors une nouvelle exploration des relations brisées, de la recherche d’une union fantasmée, mais surtout de la collision entre deux caractères opposés qui révèlent progressivement les fractures sous-jacentes de leur relation.
Le sujet s’inscrit pleinement dans la filmographie d’un réalisateur attaché à la tension physique et à la nervosité des échanges, constamment fasciné par les difficultés relationnelles impossibles à apaiser ou à réparer. Ici, tout semble joué d’avance : les protagonistes avancent sur le terrain miné d’un passé lointain qui continue de les consumer. Alors que Madre évoquait la douleur maternelle, L’Être aimé se concentre sur la figure du père avec une sensibilité comparable. Derrière son impulsivité manifeste se cache un désert d’amertume, dissimulé sous le charisme naturel et le leadership évident du personnage.
La mise en scène de Sorogoyen prend la forme d’un affrontement moral permanent entre ce père et sa fille. Les émotions affleurent constamment, comme si chaque scène menaçait de basculer dans l’explosion sentimentale, nourrie par un paternalisme débordant. Mais la dimension éprouvante de ce duo antinomique est amplifiée par le caractère presque cauchemardesque du tournage, supposé thérapeutique sans jamais réellement permettre la guérison.
Les obsessions filmiques du réalisateur espagnol évoluent toutefois ici vers davantage de douceur et de subtilité. De magnifiques segments en noir et blanc symbolisent la collision entre le passé et le présent, donnant au récit une dimension plus humaine et mélancolique que dans ses précédents films. Sorogoyen conserve néanmoins ses éléments de mise en scène les plus reconnaissables : dialogues nerveux, immersion sensorielle, plans-séquences étouffants et direction artistique traversée par le vacarme permanent d’un tournage exténuant.
Techniquement remarquable, L’Être aimé ouvre aussi une réflexion sur la masculinité et sur la responsabilité d’un père absent, dont seul le cinéma semble encore pouvoir asseoir la domination. À l’image de Valeur sentimentale de Joachim Trier, le long-métrage rappelle que le temps ne résout pas les blessures profondes. Dans ce tourbillon émotionnel, Javier Bardem impressionne par sa puissance tempétueuse, tandis que Victoria Luengo incarne avec finesse une féminité fragile et profondément meurtrie.
La bande-annonce de L’Être Aimé :
