Dans Comète, en salles le mercredi 15 juillet 2026, Élie Wajeman use d’une structure chorale pour narrer des existences croisées au carrefour de leurs vies. Un film qui permet au cinéaste d’explorer d’autres facettes de l’humanité, dans un récit qui frise le fantastique et la fascination du corps céleste. Rencontre avec Vincent Macaigne et Élie Wajeman.
Propos recuellis par Sylvain Jaufry
Comète est un film fantasmagorique, très fantastique, dans le sens où la comète est avant tout un objet visuel à contempler, mais aussi un objet de fascination. Concernant votre rôle, il peut être comparé à celui tenu dans Médecin de nuit, où votre personnage était beaucoup plus confronté à l’urgence sociale, avec des personnages pris dans l’univers de la drogue et confrontés à leurs problèmes. Ici, il s’agit davantage d’un récit, d’un film choral, porté par des rencontres bien moins toxiques. Cette évolution a-t-elle eu une importance dans votre choix d’accepter ce rôle ?
Vincent Macaigne : Surtout par amitié aussi, parce que je connais très bien Élie depuis des années. C’est une participation au film, mais ça m’a paru chouette de le faire. L’idée de ce rôle, je le dis un peu bêtement, mais parce que c’est une image, pour moi, assez facile à reconnaître, c’est un peu un personnage comme Han Solo dans Star Wars. C’est un pote qui est là et qui va suivre aussi les méandres d’une aventure et s’en mêler. Et c’est toujours des rôles assez drôles, assez marrants à faire, parce que, par exemple, dans Médecin de nuit, il est en charge de l’histoire. Et là, finalement, il est là, il n’est pas en charge de l’histoire, mais il prend en charge. Il pourrait ne pas le faire, mais il le prend, il fait l’acte de le faire. C’est comme un meilleur pote qui se dit : « Je vais être là. » Et d’un coup, il est dans l’histoire. Donc ça crée quand même une forme de légèreté et des allers-retours comme ça. On se demande tout le temps : « Mais c’est qui, ce mec ? C’est quoi, son histoire ? » Il n’est pas porteur du problème, mais il s’en empare.
Vous avez dit que vous étiez assez fasciné, intéressé par l’univers de la comète, qui est plus porteuse de symbolique aussi, et que, dans ce film, elle est une chose à contempler, une chose qui éclaire les personnages, leur existence et aussi un peu leur destin. Est-ce que vous souhaitiez, avec ce film, que cette comète soit un élément visuel qui soit un catalyseur des relations humaines que l’on voit dans le film ?
Élie Wajeman : Je pensais que c’était un espace-temps. J’imaginais que c’était dix jours dans Paris, un espace-temps où tout peut arriver, où un mec peut devenir un tueur à gages, où une assistante peut devenir une dealeuse de drogue, où une femme peut penser qu’elle a une maladie, où deux meilleurs copains peuvent chercher une trompette et se réconcilier avec la vie. C’est un espace-temps et ça induit aussi la mise en scène, parce qu’il y a une lumière particulière de la comète.

Au niveau de cette mise en scène, vous filmez l’entièreté de Paris. Vous avez tourné dans le nord-est parisien, mais on a l’impression que vous filmez Paris au sens large. C’est un film qui est un peu emprunté à l’univers de John Cassavetes, notamment Gloria, où l’on voit énormément les rues, des passants. Comète fait aussi penser au film Les Passagers de la nuit, de Mikhaël Hers, dans le sens où c’est un microcosme social. Est-ce que vous êtes d’accord pour dire que Comète, c’est aussi un microcosme social, avec ces trajectoires individuelles qui finissent par se croiser ?
Élie Wajeman : Ce n’est pas vraiment un microcosme. La ville fait se choquer les gens, s’entrechoquer les destins, et il fallait que le cinéma soit témoin de ça. J’ai créé une structure, une dramaturgie pour que les gens puissent se rencontrer. Je dirais que c’est la puissance du melting-pot de la grande ville. J’ai besoin, pour l’instant, comme carburant, de grandes villes pour faire des histoires. Par exemple, Médecin de nuit, j’adore l’idée qu’au fin fond d’une rue, il y a un médecin de nuit, et qu’il lui arrive des trafics ténébreux avec un cousin pharmacien ténébreux, et qu’il y a des histoires mythologiques au fin fond de la ville. Donc là, Comète, aussi, au fin fond de la ville, il y a peut-être une météorite, une assistante en mal d’amour et un tueur à gages qui peuvent se croiser.
Est-ce que vous êtes aussi intéressé, comme dans Médecin de nuit, par la nuit ?
Élie Wajeman : J’étais content d’être dans la nuit, parce que j’ai l’impression que, dans la nuit, mon cinéma, l’idée qu’on soit isolé du monde, crée une sorte d’alchimie magique entre les actrices, les acteurs, la mise en scène. J’aime bien l’idée que le film soit fait dans le secret de la nuit et je pense que je continuerai à faire des films la nuit, c’est sûr. Cependant, là, je suis content d’être dans le jour aussi, mais le film a un rapport à la nuit, et aussi la comète, c’est mystique. La nuit, c’est mystique.

Pour ce rôle, avez-vous davantage recherché l’intériorité, l’observation et la contemplation que pour Médecin de nuit, où votre personnage évoluait dans une urgence sociale et une tension permanente ?
Vincent Macaigne : En fait, ce qui est très beau dans ce rôle, c’est que c’est un rôle d’ami. Ça fait penser, toujours pour le décrire, j’ai dit Han Solo, je peux dire, de façon plus culturelle, le docteur dans Maison de poupée. Je dis ça parce que c’est un mec qui vient et on ne connaît pas trop sa vie. Et, en fait, l’effet du rôle, c’est qu’on se rend compte, petit à petit, qu’il a beaucoup plus de profondeur que ce qu’il pourrait avoir, ou que ce qu’il nous semble avoir à offrir. Ça, c’est des rôles comme ça, un peu en creux. Mais, par contre, dans la manière de jouer, finalement, c’était une manière d’accompagner, d’être là en accompagnement. Et après, le rôle et l’écriture du rôle font que ça crée un mystère aussi autour de ce genre de personnage. Mais je pense que, par contre, si je fais une comparaison avec Médecin de nuit, ça me demandait, à l’inverse, d’être beaucoup plus ample en moi et de laisser moins de choses, de contrôler plus de choses à l’intérieur de moi pour être assez rigoureux. Parce que le rôle de Médecin de nuit, il y avait une forme de rigueur dans l’histoire et dans le personnage, là où il y avait une bonhomie du personnage qui me permettait aussi d’être là en accompagnant les situations.
Il y a un sujet quand même central dans le film, c’est la pièce de Tchekhov, Les Trois Sœurs, qui, dans la dramaturgie de l’auteur, parle des échecs individuels et aussi un peu collectifs. Est-ce que vous aviez l’envie de faire rejouer une sorte de tragédie théâtrale ?
Élie Wajeman : Oui, j’ai eu envie de ça, d’une tragédie avec des pointes de comédie, parce que Tchekhov aussi a cette idée de la tension entre tragédie et comédie. Même lui-même pensait qu’il écrivait des comédies, avec aussi l’idée que Tchekhov peut être hyper concret, et pas seulement dans des choses éthérées, sur des mélancolies, mais aussi assez concret. Et enfin, c’était aussi une manière, pour moi, de faire une pièce très féminine, de faire des personnages de femmes, moi qui fais beaucoup de personnages masculins. Le film est quand même sous ascendant féminin, et la comète, c’est féminin. Donc je trouve que le film a aussi une féminité qui est là, et les femmes sont très importantes dans le film. Il raconte des femmes très fortes, et les garçons sont très boiteux dans Comète, les femmes étant plus décidées.
Vincent Macaigne : Pour apporter quand même une sorte de petite appréciation sur Tchekhov, Tchekhov, après-guerre, a été monté comme si c’était des bourgeois qui attendaient un peu la fin du monde. Je trouve que Tchekhov, si on le lit vraiment, il y a une forme d’espace de survie. Quand on voit Ivanov, Platonov, ce sont souvent des gens qui n’ont plus d’argent, qui ne réussissent plus à survivre, qui essaient de trouver un sens à leur vie, et en même temps de s’en sortir, et de trouver aussi des solutions, que ce soit financières, avec des fois des bandits. Il y a presque un ADN de film noir dans les pièces de Tchekhov. Et je pense qu’Élie s’inspire plus de cet espace-là de Tchekhov que de l’espace qui a pu être mis en scène. C’est la mise en scène qui a créé ça dans la lecture de Tchekhov, mais ce n’est pas réellement Tchekhov. Donc moi, j’ai envie de retenir cette chose-là, parce que je pense que c’est ça que je retiens de Tchekhov par rapport au film d’Élie.

Au niveau du montage, vous aviez travaillé avec Eulalie Korenfeld. Il y a ces petites histoires qui finissent par se rejoindre. C’est un petit peu un scénario qui finit toujours par trouver un chemin commun et des problématiques communes. Est-ce que ce montage permettait de donner une unité, un liant, une force à ce film choral ?
Élie Wajeman : J’ai tourné le film avec une énergie incroyable. Il y avait des délais courts pour arriver au tournage, donc j’ai écrit très vite. J’ai réussi à surécrire chaque histoire qui était écrite et les dialogues qui se dialoguaient, mais je n’ai pas eu le temps d’imbriquer les histoires. Et c’est au montage que s’est faite l’imbrication de l’histoire, et le film est vraiment né avec cette imbrication. Le film raconte comment tous ces récits se croisent, se choquent ou glissent. Et c’était passionnant de faire de l’écriture du scénario. Vraiment, on sait que le montage, c’est de la réécriture du scénario, mais là, à ce point-là, de voir à quel point c’est du scénario… Je ne suis pas en train de dire qu’il ne se fait que du scénario, parce qu’il y a aussi les couleurs, le jeu des comédiens, tout le reste.
