Critique – Silent Friend : l’étude de la nature en évolution

Ildiko Enyedi expose l’état de la recherche sur les plantes dans une université allemande, à trois époques différentes. Véritable Silent Friend, un arbre centenaire – un gingko – fait le lien entre chacune d’elles, alors qu’un nouveau rapport à la nature nait de chaque expérience.

Les passages alternants entre les différentes périodes transportent avec délicatesse au rythme d’une balade contemplative. Le début du XIXe siècle est filmé en noir et blanc, les années 1970 dans des teintes chaudes et l’an 2020 dans des tons froids. Très agréable sur le plan esthétique, ce choix visuel facilite également la compréhension du film Silent Friend.

Les personnages associés à chaque période se révèlent à la fois attachants qu’intéressants. Grete (Luna Wedler) est l’une des premières femmes à entreprendre des études scientifiques de botanique. Hannes (Enzo Brumm) s’investit avec inventivité dans l’expérience d’une amie. Tony (Tony Leung), chercheur en neurosciences bloqué par le confinement, en profite pour tenter des approches inhabituelles dans sa discipline.

Leur expérience marque une progression notable par rapport à la précédente. Les méthodes utilisées deviennent progressivement plus fascinantes. L’observation et la dissection des plantes en laboratoire constituent la technique la plus connue. La transposition des signaux électriques émis par un géranium représente une découverte. La visualisation sur ordinateur des zones activées chez le ginkgo par stimulation naturelle apparait comme une avancée révolutionnaire.

Chaque chercheur développe ainsi un nouveau rapport aux végétaux, en s’affranchissant des conventions de son époque. Cette évolution dans la distance entretenue avec l’être vivant étudié est bien retranscrite dans Silent Friend. Grete met en valeur la beauté des plantes par la photographie, déjà sublimées par le noir et blanc. Hannes se lie d’affection avec le géranium par le soin et les échanges. Tony entre en communion avec le ginkgo, en devenant lui aussi l’objet de son étude comparée. Ces expériences sur le langage et la sensibilité des végétaux éveillent la curiosité et l’envie de comprendre.

Les enjeux de chaque époque apparaissent clairement. L’ambiance autour de l’accès difficile des femmes à l’éducation universitaire au début du XXe est rendue avec crédibilité. Concernant les années 1970, l’isolement des étudiants voulant continuer leurs études en pleines manifestations étudiantes est une vision rarement évoquée de la culture hippie, donc précieuse. Le climat le mieux représenté reste celui entourant la recherche scientifique actuelle. L’incompréhension et la méfiance pour les études qui sortent du cadre prédéfini et dépassent les catégories strictes est palpable.

Ildiko Enyedi filme les plantes étudiées selon le regard que leur portent ses personnages, comme pour souligner toute l’attention qu’ils leur accordent. La cinéaste place sa caméra aussi près de ses personnages scientifiques que de ces éléments naturels, privilégiant les plans serrés. Dans les plans plus larges qui ressemblent à des tableaux, la réalisatrice intègre toujours des végétaux dans la composition de l’image. Sa façon de mettre en scène les racines du ginkgo, considérées comme l’équivalent du cerveau de l’arbre, captive le regard. Peintes en couleurs vives sur fond noir et filmées en plein écran, elle crée une ambiance immersive hypnotisante. De légers bruits de mouvement dans le sol résonnent tels des murmures.

Le message de Silent Friend porte sur le chemin parcouru et celui qu’il reste à parcourir dans l’apprentissage du comportement des plantes. En s’y intéressant, l’être humain redécouvre l’immensité du génie naturel. La connaissance de l’intelligence et la sensibilité des végétaux constitue une source intarissable d’information et d’inspiration. Elles suscitent l’admiration, le respect et l’humilité. Silent Friend se lit comme une belle leçon invitant à la réflexion sur la connexion de l’Homme à la nature.

La bande-annonce:

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